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Shaparak Saleh, la sensibilité comme atout

Par Ondine Delaunay

Associée du cabinet Three Crowns qu’elle a rejoint il y a 18 mois, Shaparak Saleh est non seulement une professionnelle accomplie, mais également une femme engagée qui a su trouver le sens qu’elle souhaitait donner à sa vie. Rencontre avec une belle personne.

C’est un véritable rayon de soleil qui nous ouvre les portes du cabinet Three Crowns, situé au milieu de l’avenue des Champs Elysées. Sourire éclatant aux lèvres, regard pétillant d’intelligence, Shaparak Saleh est une femme naturellement chaleureuse. Ses principaux atouts ? Son goût des autres. Elle est sincère, bienveillante et empathique à l’égard de ses interlocuteurs. Cette fibre très humaine, elle la sert aujourd’hui sans la submerger. Mais tel n’a pas toujours été le cas. « Au cours de mes études, je me suis aperçue que j’étais très sensible. Mais je n’ai aucun regret car je m’épanouis aujourd’hui pleinement dans mes activités professionnelles, auprès de mon équipe et de mes clients. Et j’ai finalement atteint mes premiers objectifs autrement », raconte-t-elle.

UNE SENSIBILITÉ NATURELLE

De parents iraniens, Shaparak Saleh est née à Bruxelles où la famille s’était réfugiée lors de la révolution de 1979. Elle n’en a que très peu de souvenirs car son père et sa mère ne résistent pas bien longtemps au temps maussade du plat-pays et préfèrent s’installer sur la Côte d’Azur, comme nombre de leurs compatriotes. « J’ai été élevée dans le microcosme iranien, entre Cannes et Monaco. Nous parlions le persan à la maison. J’ai étudié au lycée international de Sophia-Antipolis ce qui m’a permis d’être très tôt habituée à vivre dans un environnement cosmopolite », se souvient-elle. L’élève est brillante et le champ des possibles s’ouvre à elle. Son choix s’oriente vers Londres. « C’était l’époque d’Oasis et de Pulp, et en tant qu’adolescente, je rêvais de m’installer en Angleterre », lancet- elle dans un sourire. Elle intègre, en 1998, un programme de droit franco-anglais co-dirigé par King’s College et la Sorbonne. « J’aspirais à devenir avocate depuis le collège car je voulais aider les gens. Mes origines iraniennes ont naturellement développé mon goût pour le droit humanitaire. Je me suis donc intéressée à la matière, me suis inscrite à tous les cours disponibles. Je lisais inlassablement des livres, visionnais vidéos et reportages. Mais je me suis rapidement rendu compte que j’étais trop secouée par la violence et la souffrance auxquels j’étais confrontée. Je n’étais alors pas assez armée émotionnellement pour m’engager dans une telle voie professionnelle. J’ai donc tout remis en cause ». Arrivée à Paris I en licence, elle intègre sans difficulté le DEA de droit international privé de Pierre Mayer en 2004. Ses grandes capacités de travail et ses qualités analytiques sont bien vite remarquées par le professeur. Elle enchaîne ensuite avec celui de droit privé général de Christian Larroumet, à Paris II. Et pour son stage de fin d’étude, le bureau parisien de Freshfields Bruckhaus Deringer lui ouvre grandes ses portes. Elie Kleiman, alors associé du cabinet, se souvient : « L’atout d’un cabinet international est d’être composé de talents cosmopolites. Le profil de Shaparak répondait indéniablement à nos exigences. Elle avait un C.V. exemplaire puisqu’elle était l’une des meilleures élèves de Pierre Mayer. Nous étions ravis de l’accueillir dans l’équipe contentieuse, d’abord comme stagiaire, puis comme collaboratrice, et nous n’avons pas été déçus ». Celle qui avait opté pour le droit des affaires pensant ainsi faire barrage à l’humain dans ses dossiers s’est pourtant bien vite faite surprendre. D’abord par le premier contentieux sur lequel elle intervient : un couple de français avait été capturé par des pirates dans un des États de la Fédération de Malaisie. À leur libération, ils ont entrepris de poursuivre l’État pour défaut de sécurité. L’équipe d’Elie Kleiman se charge de défendre ce dernier. « Le dossier était d’abord une affaire de droit international public, mais la dimension humaine des faits a pu émouvoir Shaparak », raconte Elie Kleiman. D’autres affaires émotionnelles s’en suivent. Elle se souvient : « Par la suite, je suis intervenue sur des dossiers de procédures collectives aux côtés de Philippe Hameau. J’ai alors été confrontée à une dimension psychologique à laquelle je ne m’attendais pas : accompagner le dirigeant qui a tout perdu, l’écouter, lui tenir la main et le conseiller avec le recul nécessaire. J’ai beaucoup appris de mes expériences chez Freshfields et j’ai mûri rapidement ». Sa maternité l’a également transformée. « J’ai pris du recul sur mon métier et je me sens, depuis, plus forte », explique celle qui est aujourd’hui à la tête d’une famille recomposée de trois enfants.

LA DÉCOUVERTE DE L’ARBITRAGE

En 2008, Constantine Partasides et Jan Paulsson, alors associés stars de l’équipe d’arbitrage international de Freshfields, lui proposent de les assister sur des dossiers d’arbitrage en langue française. L’approche internationale des dossiers lui plaît rapidement. L’arbitrage lui permet d’allier son éloquence naturelle et sincère avec ses qualités techniques. « Shaparak a toujours été une avocate de dossiers. Elle aime aller au fond de l’expertise juridique grâce à sa profonde connaissance du droit et son esprit aguerri. Elle a ensuite fait ses preuves en plaidoirie, en prenant le temps d’exposer ses arguments devant le tribunal arbitral avec efficacité et confiance », se souvient Elie Kleiman qui l’a accompagné dans son évolution professionnelle, tel un mentor. Au fur et à mesure des années, elle trouve pleinement sa place dans l’équipe arbitrale de la firme. Mais en 2014, le départ de Jan Paulsson, Constantine Partasides et Georgios Petrochilos pour fonder Three Crowns, avec une équipe d’associés issus de Shearman & Sterling (Todd Wetmore et Scott Vessel), résonne comme un coup de tonnerre dans le cabinet du magic circle. Shaparak Saleh continue, elle, à rester en contact avec l’équipe qui l’apprécie puisqu’elle traitait jusqu’à présent la majorité de leurs dossiers francophones, notamment dans le secteur de l’énergie, en particulier en Afrique, ainsi qu’en aéronautique, pharmaceutique, chimique et en construction. Elle se charge également des recours en annulation devant la cour d’appel de Paris. En 2016, elle est cooptée au rang de counsel au sein de Freshfields. Elle est alors la seule à accéder à ce niveau de responsabilité au sein de son équipe à Paris. « J’ai pensé que je pouvais devenir associée, se souvient-elle. Je me suis alors investie à fond : par-delà mes dossiers, je m’occupais de la facturation, je cherchais à développer du business, je ne m’arrêtais pas et je donnais le meilleur de moi-même… Je croyais cocher toutes les cases pour accéder au Graal dès 2017 ». Sauf que la firme ne partageait pas le même calendrier pour la jeune femme. La douche est froide. Voire carrément glaciale. En janvier 2018, alors âgée de 38 ans, Shaparak Saleh décide de faire ses valises. Et au regard de son profil, elle ne tarde pas à trouver un cabinet prêt à l’associer.

L’ÉPANOUISSEMENT EN TANT QU’ASSOCIÉE

C’est à l’occasion de la préparation d’un recours en annulation que Shaparak Saleh avait organisé pour l’un de ses clients, au sein duquel Éric Teynier jouait le rôle de magistrat de la cour d’appel de Paris, qu’elle se fait remarquer. « Je l’ai vue plaider et j’ai tout de suite constaté son aisance à l’oral et sa technicité », avait alors témoigné ce dernier à la LJA. Cofondateur du cabinet Teynier Pic, il lui fait une offre d’association qu’elle accepte. « C’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises de ma vie, dit-elle avec sincérité. Cette équipe m’a fait confiance, m’a permis de grandir et de déployer mes ailes. J’avais acquis la technicité chez Freshfields, mais Teynier Pic m’a offert une vitrine pour m’épanouir dans un environnement extrêmement bienveillant ». Le cabinet français est à la croisée des chemins en termes générationnel. Il modifie ses process pour pouvoir faire monter la jeune garde, composée de Raphaël Kaminsky et de Shaparak Saleh, en harmonie avec les valeurs qui font la force de la boutique depuis sa création en 20041. L’ambiance de travail est radicalement différente de ce que la jeune associée a alors connu jusqu’à présent. Pas de guerre de chapelle ni de bataille d’égo, l’équipe mise sur l’intérêt général. « J’ai posé mes armes, raconte-t-elle. J’ai appris à travailler dans un environnement apaisé et à manager mes équipes avec rondeur. C’est précieux ». La dimension des dossiers n’est cependant pas équivalente à ceux qu’elle avait connus au sein de la firme internationale. En 2021, elle contacte Todd Wetmore pour lui proposer de devenir arbitre dans l’un de ses dossiers. Il lui demande de lui laisser le temps de faire ses conflict checks. Sauf que le lendemain, c’est Georgios Petrochilos qui la rappelle pour lui expliquer : « Todd ne va pas accepter ce dossier d’arbitre, car sinon il va nous bloquer pour que l’on te recrute ». Passée la surprise, Shaparak Saleh fait face à un dilemme : quitter un cabinet qui lui a donné sa chance et où elle se sent bien, trois ans et demi après y être arrivée, pour retrouver une firme internationale avec ses risques de politiques internes, d’interdits et de conflits d’intérêts. « Je voulais m’assurer que le cabinet soit un tremplin encore plus puissant m’apportant davantage d’épanouissement professionnel. Je ne voulais pas être bloquée dans mon élan, mais être propulsée encore plus haut, expliquet- elle. Je m’en suis ouverte librement aux associés de Three Crowns durant mes entretiens ». Mais l’histoire de ce cabinet est justement d’avoir été créé pour faire face à tous les excès des grandes firmes internationales, dans un objectif d’efficacité. Les associés sont très rassurants. Elle leur fait confiance, car elle les connaît depuis longtemps et a toujours apprécié travailler à leurs côtés. Le défi qu’ils lui proposent est en outre particulièrement alléchant : apporter au bureau français une approche civiliste française de l’arbitrage international. Une façon d’inscrire un peu plus la marque dans l’hexagone. En janvier 2022, Shaparak Saleh saute le pas et rejoint l’ancienne équipe avait qui elle a débuté. Mais elle devient cette fois-ci leur associée. Ce mouvement constitue, pour le bureau français de Three Crowns, le premier recrutement latéral de partner. Elle est accompagnée de sa fidèle collaboratrice Marie- Provence Brue. Et dix-huit mois après son arrivée, elle ne regrette rien. Ses ailes sont toujours bien en place, sa visibilité est encore plus accrue et l’effet sur sa clientèle et le type de dossiers qu’on lui confie a été immédiat.

DONNER DU SENS À SON HISTOIRE AVEC L’IRAN

Âgée de 43 ans, si l’associée est une professionnelle accomplie, elle est également une femme qui a trouvé sa voie. Tout commence le 16 septembre 2022, le jour où Mahsa Jina Amini est tuée par « la police de moralité » de la République islamique d’Iran parce qu’une mèche de cheveux n’était pas correctement couverte par son voile obligatoire. « Cet assassinat a réveillé le peuple iranien et derrière lui toute la diaspora, raconte Shaparak Saleh. Je suivais l’évolution de la situation avec intérêt sur les réseaux sociaux, car il y avait très peu d’information disponible dans les médias. J’étais très heurtée par le silence du monde. Je suis entrée en contact avec une autre franco- iranienne basée à Paris, Mona Jafarian. Nous avons décidé de réaliser une vidéo de sensibilisation pour porter la voix de nos soeurs iraniennes pour qu’elles soient enfin libres, qu’elles puissent disposer de leurs corps et devenir l’égal des hommes ». Sur les réseaux sociaux, la vidéo devient virale. Elle atteint 10 millions de vues en quelques semaines et touche les médias qui en font le relais. Pour aller plus loin dans cette sensibilisation de l’opinion, toucher les politiques, les encourager à reconnaître le régime islamique iranien comme organisation terroriste et rompre tout lien diplomatique, les deux femmes, ainsi que huit autres franco-iraniennes, dont une autre avocate, Reihaneh Noveir, fondent l’association Femme Azadi3. Depuis, les actions se multiplient avec pour objectif de sensibiliser la population, les médias et les politiques : elles organisent des manifestations, rencontrent des élus français et européens, prennent la parole pour parler de la situation des femmes en Iran, à l’instar du discours récemment prononcé pendant la quinzaine des cinéastes dans le cadre du Festival de Cannes3, lèvent des fonds pour aider des réfugiés influents4 (spectacle à l’Institut du Monde Arabe, sous le haut patronage du Président François Hollande, cours de Pilates dispensés par Julie Pujols5, etc.). La démarche est belle, intense. « Je n’ai jamais été aussi épanouie. Je me sens utile, dit Shaparak Saleh avec émotion. C’était d’ailleurs un peu mon moteur du départ : la défense des droits humains ».

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