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La force des liens faibles

Par Emmanuelle Vignes

Plus le temps passe, plus je vais avec des pieds de plomb à un dîner avec des amis d’amis. Quand je reçois un email d’un vieux copain de fac que je ne vois que rarement, je peine à répondre. Aller à un cocktail professionnel me cauchemarde. Je ne vais jamais à des vernissages. Les réceptions d’Alumni sont rarement un plaisir. Comment retrouver l’envie de sortir de mon bureau ou de chez moi quand il ne s’agit pas pour moi, de rentrer en contact avec des personnes du "premier cercle" ?

Comment retrouver l’envie de sortir de son entourage le plus immédiat ?

Je pense que nous nous reconnectons à nos envies quand réapparaît le sens. Ces trois derniers jours, j’ai revu à diverses occasions des personnes que je ne vois que très occasionnellement. Pour certaines d’entre elles, nous ne nous étions pas parlé depuis deux ans. J’ai été invitée à diner chez Anne-Laure avec qui je partageais mon bureau chez Freshfields il y a dix ans. J’ai revu Patrick avec qui j’ai travaillé sur un projet il y a trois ans. J’ai déjeuné avec Françoise que j’ai aidée à prendre position sur un nouveau poste en septembre dernier.

Les liens que nous entretenons avec ces personnes sont définis par le sociologue Mark Granovetter, comme des liens « faibles ». La faiblesse du lien ici tient à la distance et à la fréquence des rencontres mais pas à la qualité de la relation !

Les « liens faibles » sont toutes les personnes avec lesquelles nous avons des rencontres occasionnelles : dîner, déjeuner une fois par an, cocktail, etc. À l’inverse, nous avons des liens forts avec des personnes de notre famille, nos amis proches, nos collaborateurs et tous ceux que nous voyons régulièrement.

Les individus avec qui on est « faiblement » lié ont plus de chances d’évoluer dans des cercles différents des nôtres. Ils ont donc accès à d’autres informations que celles que nous recevons et à d’autres contacts. Ce sont des personnes qui peuvent beaucoup nous apporter. Pas seulement en termes d’opportunités professionnelles mais aussi en termes d’énergie et de bonnes surprises.

Depuis trois jours, chacune de ces rencontres a été l’occasion de me redire combien je les appréciais – parfois je l’oublie c’est vrai et c’est humain ! – combien c’est intéressant de les entendre parler de leur travail. Combien c’est enrichissant de les voir réagir quand je parle du mien. Écouter leurs questions. Certaines ont involontairement influé sur une décision ou une autre. D’autres m’ont mise en relation avec une personne que je n’aurais jamais rencontrée sans elles. Grâce à une autre, j’ai pu revoir une personne que j’avais rencontrée l’année dernière en juin et dont j’avais perdu les coordonnées. Nous déjeunons ensemble la semaine prochaine. Et puis moi j’ai parlé de mes travaux de recherche, de mon associée, des projets en cours. J’ai donné des noms de contacts à l’un, des informations à l’autre.

Ainsi nous contactons la force que nous procure notre relation à nos « liens faibles ». Prenons le temps de revoir ces personnes à chaque fois que la situation le permet. Ou mieux encore, de la provoquer. Gardons cette intention en tête pour les jours où l’activité professionnelle est moins tendue. Ne négligeons plus nos liens faibles. Soyons réceptifs à leurs conseils, à la joie que nous avons de les revoir, aux impulsions positives qu’ils génèrent le plus souvent et qui nous renforcent et nous poussent à faire cet effort, toujours payant, qui consiste à aller vers de nouvelles contrées.