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Pierre Gide. Une vie d’avocat

Michel Guénaire, associé du cabinet Gide Loyrette Nouel, vient de publier, aux éditions Perrin, le livre intitulé « Pierre Gide. Une vie d’avocat ». Il détaille ici les principaux traits de celui qu’il considère comme l’inventeur du barreau d’affaires en France.

Vous citez dans votre livre ces mots du bâtonnier René Bondoux : « Pierre Gide eut toujours le désir et le goût d’être un novateur ». En quoi a-t-il été un novateur ?

Pierre Gide a inventé le barreau d’affaires en France. Moins d’un mois après avoir prêté serment au barreau de Paris en 1908, il part étudier trois ans à Lincoln’s Inn à Londres où il apprend l’approche casuistique du droit et le travail en équipe. En 1911, il prête serment comme barrister-at-law. C’est avec cette double formation qu’il ouvre son cabinet en 1920. Il conseille aussitôt des entreprises. Il se déplace chez elles et voyage avec leurs dirigeants. Pierre Gide tranche avec l’avocat traditionnel, qui n’a étudié qu’à Paris ou en province, travaille seul et reçoit ses clients à son cabinet.

La vie de Pierre Gide a eu deux cycles, écrivez-vous. Le premier, de 1920 à 1940, est celui des années prospères. Qui est alors Gide ?

Il est l’avocat de la place. Sa clientèle est américaine, anglaise, russe et française. Il va défendre les Potasses d’Alsace aux États-Unis qui poursuivent celles-ci pour infraction au Sherman Act, et conseille la fameuse marque de vodka Smirnoff dans un arbitrage à Londres. La presse suit ses procès, comme le célèbre reporter et écrivain Mac Orlan qui parle de Gide comme d’un « avocat de grand renom » qui défend son client « avec une remarquable intelligence ». J’ai même retrouvé une publicité du journal Vogue de 1929 qui le cite parmi les personnalités parisiennes possédant une Buick !

Puis, la guerre arrive, et le destin tourne. Que s’est-il passé en 1940 ?

En 1940, Pierre Gide décide de maintenir son activité. Un dossier particulier lui échoit : la cession des mines de Bor que possède la banque Mirabaud. C’est le plus gros M&A de l’Occupation. Il rédige les actes d’exécution de l’accord qu’a trouvé la banque avec l’ennemi.

Que va-t-on alors lui reprocher ?

Quand, en 1944, Eugène Mirabaud est poursuivi, Pierre Gide le défend. Il agace et trouve sur son chemin le pouvoir et la Chancellerie aux mains des communistes qui lui reprochent d’avoir participé à la cession des mines de Bor, et touché des honoraires élevés.

Ces accusations étaient-elles fondées ?

Elles n’ont pas tenu. La justice reconnaîtra que Gide est intervenu dans son rôle d’avocat après les négociations qui ont abouti à l’accord de Mirabaud avec les Allemands. Quant au montant des honoraires - 500 000 francs pour une cession de 1,7 milliard -, le conseil de l’Ordre jugera qu’il était justifié « par les difficultés de l’affaire et par l’importance des intérêts en jeu ». Mais Gide a employé des collaborateurs qui ne sont pas avocats, et, alors que le conseil reconnaît qu’il a « avec ardeur et compétence défendu les intérêts de ses clients contre les exigences de l’ennemi », Gide a manqué « à la réserve et à la dignité » de l’avocat. Il a été sanctionné pour cela.

Comment Pierre Gide a-t-il rencontré Jean Loyrette et Philippe Nouel avec lesquels il fondera le cabinet Gide Loyrette Nouel ?

Pierre Gide est une autorité après-guerre. Les jeunes avocats qui veulent faire une carrière internationale lui demandent audience. C’est Philippe Nouel qu’il rencontre le premier, en 1949, sur la recommandation de son père, Jacques Nouel, grand avoué qui a travaillé avec Gide. Puis, c’est au tour de Jean Loyrette, trois ans plus tard, qui lui est recommandé par un camarade d’enfance, Pierre Leroy. Ils avaient quarante ans d’écart. Il leur apprendra tout.

Et qui était Pierre Gide, la personne privée ?

Un homme indépendant du jugement des autres. Pierre Gide s’est marié avec Blanche, que sa mère reconnaîtra un an après sa naissance alors qu’elle avait 18 ans et qui n’a pas de père. Il assuma cette femme qui fut la passion de sa vie. J’ai lu des lettres qu’il lui a adressées au temps de la Première Guerre mondiale, puis la seule phrase de son testament écrite près de cinquante ans plus tard, en 1962, deux ans avant sa mort : « Je lègue à ma chère femme tous mes biens ».

Quel est l’héritage de Pierre Gide aujourd’hui ?

Lucienne Frochot, la première femme du barreau associée grâce à Gide en 1961, a résumé le personnage en quatre traits : la recherche de l’efficacité, un esprit toujours jeune, le courage physique et moral, et une grande sensibilité. Toute une profession se reconnaîtra dans ces traits. Je suis fier d’avoir écrit ce livre pour le lui rappeler. 

Michel Guénaire Pierre Gide Pierre-Antoine Degrolard