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Stéphanie Smatt Pinelli, la dynamique

Par LA LETTRE DES JURISTES D'AFFAIRES - PHOTOGRAPHIES : MARK DAVIES

La jeune directrice contentieux du groupe Orano a déjà une importante carrière derrière elle, et pas des moindres. Avocate en contentieux et en arbitrage à l’international, elle a donné un nouveau tour à sa carrière en saisissant l’occasion qui lui était offerte. Sans regrets et avec bonheur.

Le hasard a voulu que le jour de l’interview, Stéphanie Smatt Pinelli ait, le matin même, retracé son parcours professionnel pour un podcast. C’est donc volontiers qu’elle a accepté de réitérer l’exercice pour la LJA. Née de parents gréco-libanais qui avaient fui la guerre pour s’installer à Paris, Stéphanie Smatt Pinelli tient de ses racines méditerranéennes le goût des voyages et l’évolution au sein d’un environnement multiculturel. Cadette de deux frères aînés, très protecteurs à son égard, elle se souvient avoir eu très tôt la conscience des notions de justice et d’injustice, devant s’affirmer pour avoir voix au chapitre dans la famille. Enfant, elle aime se lancer des défis. Elle pratique la danse classique au conservatoire et sera même sélectionnée pour le concours de l’Opéra de Paris. « J’ai vite appris à me dépasser dans ce que j’aime », considère-t-elle. Elle estime aujourd’hui que la rigueur et la discipline qui sont nécessaires à l’exercice l’ont beaucoup forgée. C’est aussi par défi qu’elle passe un bac scientifique, même si les mathématiques ne l’intéressent que modérément.

La flamme du droit

Lors de ses dernières années de lycée, elle fait un séjour à Baltimore, auprès d’une famille américaine. La mère est avocate, commise d’office à la Juvenile Court. Stéphanie Smatt Pinelli, qui est à ses côtés dans le prétoire est secouée : l’environnement, le décorum, l’empathie à l’égard des justiciables, tout la bouleverse. L’expérience lui donne envie de faire du droit. Elle s’inscrit à Assas, mais même si la matière intellectuellement lui plaît, elle ne retrouve pas l’ardeur qui l’animait. C’est lorsqu’elle a souhaité agrémenter ses études d’expériences professionnelles qu’elle a ravivé la flamme. Bénévole deux fois par semaine à la Ligue des droits de l’Homme, elle répond aux lettres des détenus et travaille en droit des étrangers. Elle devient également clerc pour une étude d’avoué et se rend chaque jour au Palais de justice pour y effectuer des démarches auprès des chambres de la cour d’appel. Des expériences de terrain, concrètes et pragmatiques, qui rallument une forme de vocation.

Elle choisit de s’inscrire au DESS de droit de commerce international et d’arbitrage qui unit son sens du concret à sa soif de prendre de la hauteur. Elle étudie le droit international privé, et reconnaît « aimer la gymnastique intellectuelle caractéristique de cette matière » et les libertés fondamentales, qui la séduisent dans leur aspect philosophique. Elle s’inscrit ensuite à l’ESSEC dans un Master spécialisé en droit des affaires internationales et de management pour « compléter sa formation juridique et mieux comprendre l’entreprise en suivant des cours d’économie, de finance ou de marketing », explique-t-elle, considérant que ces matières devraient être intégrées dans le cursus de la formation juridique. Elle intègre en même temps l’EFB de Paris et pour son stage PPI, choisit la direction juridique de Bouygues Telecom. Après des expériences dans plusieurs cabinets internationaux (Orrick, Lovells et White & Case), elle devient collaboratrice chez DLA Piper, au sein de l’équipe contentieux et arbitrage, avec Michael Ostrove. Elle dit avoir été séduite par « cette dynamique dans laquelle chaque mot à son importance et concourt au règlement du différend  ». La jeune avocate est aussi à l’aise dans l’univers feutré de l’arbitrage que dans celui, plus efficace et plus traditionnel, du contentieux judiciaire. « Les deux se complètent et procèdent du même cheminement », d’après elle.

Puis, séduite par la culture du contentieux que propose le jeune cabinet Altana, créé trois mois plus tôt, elle décide de rejoindre l’équipe, issue en majorité du cabinet Rambaud-Martel. « La dimension entrepreneuriale proposée m’a plu. Elle correspondait à ma vision du métier : j’avais envie de prendre mon autonomie et de me développer », résume-t-elle. Elle reste huit années aux côtés de Christophe Lapp et apprécie l’agilité induite par la taille réduite de l’équipe, avec laquelle elle s’entend à merveille. « J’ai été formée à être tous terrains », indique-t-elle. Elle fera beaucoup de contentieux judiciaires en droit commercial, tout en apprenant la polyvalence et la rigueur. Christophe Lapp a, quant à lui, beaucoup apprécié de travailler avec la jeune femme, avec laquelle il a noué une véritable relation de confiance. « C’est une femme d’engagement qui tient ses promesses ». Il la considère comme « pugnace, courageuse et déterminée ». Il sait combien la décision de raccrocher la robe a été difficile pour elle, mais estime que son ouverture d’esprit lui donne la capacité d’appréhender des problématiques complexes qui vont bien au-delà du droit. « Elle en a la capacité et elle en a aussi le goût », jauge l’avocat pour qui la vision restreinte du contentieux judiciaire n’est plus en mesure de rendre compte des sujets actuels, qui imbriquent désormais droit, économie, politique, sociologie, etc.

Repenser l’exercice

Stéphanie Smatt Pinelli s’investit par ailleurs dans des activités associatives et para-professionnelles. Elle est experte pour la commission « Prospective » du Conseil national des barreaux (CNB) et participe à l’incubateur du barreau de Paris. Ces expériences suscitent chez elles des réflexions précoces sur les mutations de la profession. « Cela m’a conduit à repenser en profondeur ma manière d’exercer et l’organisation de mon travail ». En 2014, elle organise un colloque sur les nouveaux business models du droit et multiplie les échanges avec des directeurs juridiques sur le thème de la grande profession du droit. Elle participe à un évènement organisé avec Microsoft sur l’innovation managériale et annonce alors qu’il serait bon d’appliquer certaines pratiques des entreprises au sein des cabinets. Elle développe à cette période un intérêt de plus en plus marqué pour les instances ordinales qu’elle juge à même d’étancher sa soif de contacts et d’échanges. Alors qu’elle s’épanouit dans son métier d’avocate et réfléchit à l’association, un chasseur de têtes la contacte pour lui proposer le poste de directrice juridique au sein du groupe Orano. « Mon sentiment d’appartenance à la profession d’avocat et à l’Ordre était si fort que la décision de quitter la robe noire fut douloureuse à prendre », se souvient-elle. Mais l’opportunité est trop belle et elle ne peut la repousser. « Ce poste cochait beaucoup des cases de ce à quoi j’aspirais. J’étais d’autant plus séduite que le monde industriel m’a toujours fasciné, et que, sans connaître les rouages du nucléaire, j’en pressentais l’importance dans le contexte climatique actuel ». Lors de l’entretien de recrutement, Stéphanie Smatt Pinelli n’en fait d’ailleurs pas mystère indiquant avoir beaucoup à apporter, mais aussi beaucoup à découvrir. Elle pense n’avoir aucune chance de voir sa candidature retenue. Elle est finalement choisie. Elle met de côté ses doutes et les réflexions de certains qui lui disent qu’elle ne pourra jamais réintégrer la profession d’avocat. « Ce poste est un tremplin dans ma carrière que je ne pouvais concevoir comme linéaire ». La nouvelle directrice du contentieux a en effet fort à faire. Le poste était vacant depuis plus d’un an et son prédécesseur ne voyait pas les choses de la même façon qu’elle.

De multiples chantiers

« J’ai été très bien accueillie, avec confiance, bienveillance et considération. Dans ce contexte, il est très stimulant d’embrasser une profession qui présente de nombreux challenges », raconte Stéphanie Smatt Pinelli qui se dit épanouie dans son travail. Elle estime que si en cabinet, les avocats doivent d’abord faire leurs preuves, elle a trouvé en entreprise des gens qui lui ont fait confiance d’emblée. « Cela m’a donné envie de me surpasser », relève-t-elle. Le travail en équipe a particulièrement convenu à cette passionnée d’échanges, qui interagit avec la direction générale, les ingénieurs, les opérationnels. « Le nucléaire est une industrie à accompagner, qui doit relever de nombreux défis. Je suis dans une dynamique innovante perpétuelle », s’enthousiasme-t-elle. Les enjeux stratégiques sont en effet très importants dans ce secteur et la jeune femme a réussi à imposer le droit comme un pivot du groupe. La direction générale est son interlocuteur quotidien et les deux services partagent d’ailleurs le même plateau. « Le règlement des différends est une partie centrale de mon métier. Néanmoins, mon rôle consiste également beaucoup à anticiper et à appréhender les risques, liés notamment aux nouvelles législations telles que la loi Sapin II ou la loi sur le devoir de vigilance. ». Et les décisions à prendre sont nombreuses et variées : dans les grands contentieux impliquant des enjeux financiers ou réputationnels importants, en interne, avec les directeurs juridiques des business units du groupe. Elle a initié cette anné le grand chantier de la justice environnementale et climatique qui présente des enjeux nouveaux en matière contentieuse notamment. « Orano est au cœur de ces sujets, comme acteur responsable », estime-t-elle.

Pluralité et collectif

Se qualifiant elle-même d’hyper active, Stéphanie Smatt Pinelli a une vie professionnelle bien remplie, est maman de deux enfants, mais n’a pas pour autant renoncé à s’engager dans des associations. Membre du Cercle Montesquieu, elle est aussi administratrice à l’Association française des juristes d’entreprise (AFJE) et plus récemment au sein de Paris place de droit. Elle a activement contribué à la mise en place de la plateforme de tierce conciliation lancée par le collectif pendant le confinement et y pilote désormais un groupe de travail. « Le droit doit venir au soutien de l’économie » pense-t-elle. Elle voudrait d’ailleurs continuer à donner une dimension encore plus pratique au droit. À l’AFJE, elle a été chargée de créer une commission sur la stratégie des contentieux.

La jeune femme utilise le droit au service de sa créativité et pour concrétiser les idées foisonnantes qui l’animent. Elle estime que la matière juridique apporte de la rigueur et de l’appétence. Lorsque le groupe Orano l’a contactée, elle était en train d’effectuer un bilan de compétences auprès de « Switch Collective », qui propose un programme de formation, d’une durée de six semaines, pour permettre aux gens de réinventer leur carrière et qui permet une introspection.« Cela m’a permis de faire une parenthèse de quelques semaines pour apprendre à me connaître », se souvient la jeune femme, décidément déstabilisée par la manie française de vouloir coller une étiquette sur les personnes. « On devrait tous pouvoir essayer autre chose dans notre carrière », pense-t-elle. Persuadée de la puissance de l’intelligence collective, Stéphanie estime qu’il est nécessaire de conjuguer les talents au pluriel. Selon elle, la confrontation de différents points de vue est la clé de la réussite et c’est d’ailleurs ainsi qu’elle a composé son équipe. À ses côtés notamment, une ancienne avocate comme elle, un stagiaire et un doctorant. Stéphanie Smatt Pinelli estime que pour travailler de manière agile et efficace, il faut bien se connaître et prendre le temps de comprendre ses collaborateurs. « Je veux être là pour accompagner chacun d’entre eux, c’est ma façon de leur donner envie d’être plus performants  ». Adepte du développement personnel, elle s’est lancée, pendant le confinement, dans la pratique du yoga et l’apprentissage de sa philosophie ancestrale. « Le yoga requiert beaucoup de volonté et d’humilité. La persévérance et la pratique y sont des clés pour se dépasser ». La juriste est désormais consciente de ce qu’il faut savourer chaque moment d’une carrière. Et parfois se laisser porter par le destin. 

Les étapes clés de sa carrière

2006 : EFB de Paris et ESSEC

2008 : Prestation de serment à Paris et collaboration chez DLA Piper

2011 : Entrée au cabinet Altana

2015 : Commission Prospective du barreau de Paris et Incubateur du barreau de Paris

2019 : Entrée chez Orano comme directrice juridique contentieux groupe

2020 : Administrateur au sein de Paris Place de droit et au sein de l’AFJE

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