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Laetitia Ménasé : DJ et tellement + encore

Par Aurélia Granel | Photographies © Geoffroy Van der Hasselt

À 42 ans, Laetitia Ménasé vient d’être nommée secrétaire générale de Canal+, fonction qu’elle cumule désormais avec le poste de directrice juridique groupe qu’elle occupe depuis 2016. Portrait d’une grande travailleuse, qui se délecte du Bureau des Légendes et d’Hippocrate, séries diffusées sur la célèbre chaîne.

Laetitia Ménasé a grandi dans le département de la Seine-Saint-Denis. Elle décrit son enfance comme « celle d’une enfant de banlieue, heureuse, mais bien loin du monde dans lequel elle évolue aujourd’hui ». Excellente élève, ses professeurs conseillent alors à ses parents d’inscrire leur fille dans un lycée parisien, pour exploiter ses capacités. C’est ainsi que Laetitia Ménasé se retrouve en classe de seconde à Louis-le-Grand, en 1999. « Le niveau était extrêmement élevé et, alors que j’étais toujours en tête de classe lors de ma scolarité, je faisais désormais partie des derniers élèves », se remémore-t-elle en souriant. Les deux heures trente de transport qu’elle endure quotidiennement dès l’âge de 15 ans pour rejoindre l’établissement renforcent sa détermination et lui permettent de garder une certaine simplicité, qualité qui la suit toujours. Durant son temps libre, cette maman de deux enfants, de 10 et 7 ans, apprécie aujourd’hui de passer ses week-ends en famille en Normandie. Au programme, de nombreuses balades, expositions, cinéma, séries Canal+ bien sûr, et surtout, la lecture – la littérature américaine contemporaine lui permet de s’évader depuis toujours.

Après l’obtention d’un baccalauréat littéraire en 1997, Laetitia Ménasé intègre une prépa HEC. En première année, elle culmine aux alentours de 5 de moyenne en mathématiques, travaille de manière acharnée pour rattraper son retard et intègre l’Essec deux ans plus tard, grâce à la note obtenue dans cette matière. S’en suivent trois années, que la directrice juridique n’a pas honte de décrire comme des vacances, tant elle a peu travaillé. Elle se laisse porter et est à mille lieues d’imaginer qu’elle sera avocat, puis directrice juridique un jour. En 2003, tous ses amis diplômés se lancent sur le marché du travail mais l’un d’eux lui parle de la passerelle entre l’Essec et le magistère de droit des affaires d’Assas. « Le droit n’était pas du tout une trajectoire que j’avais en tête depuis l’enfance, souligne Laetitia Ménasé. C’est plutôt une question d’opportunités et d’intérêts pour les matières littéraires, ainsi que pour la lecture qui m’ont conduite à vouloir approfondir mes connaissances sur le sujet ». Elle passe le barreau à l’issue de la maîtrise dès 2005 et intègre l’EFB lors de sa dernière année de magistère.

L’école de la rigueur chez Bredin

Laetitia Ménasé débute sa carrière chez Bredin Prat en 2006 et prête serment l’année suivante. Elle apprécie les années qu’elle passe dans cette « école de l’excellence et de la rigueur ». Elle travaille notamment auprès des associés Patrick Dziewolski et Sylvie Morabia sur l’épopée boursière et contentieuse Eiffage/Sacyr en 2007 avec la prise de contrôle rampante de l’espagnol. « Ce que j’ai appris, grâce à Sylvie Morabia, sur la gestion d’un contentieux, me sert encore aujourd’hui car il constitue une part essentielle de mon activité chez Canal+, explique-t-elle. Je mets, au quotidien, beaucoup à profit ce que j’ai appris à ses côtés sur ce dossier : la rigueur absolue dans les écritures, le fait de ne jamais en dire trop, de vérifier plusieurs fois les informations que l’on divulgue pour être certain de leur véracité et les multiples relectures jusqu’à obtenir un texte parfait ». Laetitia Ménasé intervient également aux côtés de la Banque Populaire dans le cadre de son rapprochement des groupes BPCE et Caisses d’Épargne en 2010. Des dossiers médiatiques avec un versant boursier très prononcé.

Les années défilent et, après six ans de barre, cette jeune maman aspire à plus d’équilibre personnel. « À l’époque, je n’avais pas l’envie de partir dans un autre cabinet et faire la même chose pour des clients différents ne m’intéressait pas. J’avais besoin d’un nouveau challenge. J’aspirais à rejoindre une entreprise pour me lancer dans un projet commun et acquérir un savoir-faire très spécifique à un secteur d’activité, l’enchaînement de dossiers sans en connaître leur suite concrète devenant une source de frustration pour l’avocat d’affaires que j’étais », lance Laetitia Ménasé avec une franchise désarmante.

La reconversion en entreprise chez Vivendi

Rapidement, Laetitia Ménasé se fait approcher par un chasseur de tête pour un poste de directrice M&A dans une société cotée. Désormais à l’écoute du marché, elle parcourt la liste des sociétés du CAC 40 et constate qu’une poignée seulement évolue dans un secteur qu’elle aimerait découvrir. Bingo ! Vivendi, pour lequel le chasseur de tête est mandaté, est l’une d’elle.

Laetitia Ménasé débute au sein du conglomérat, en juin 2012, sous la responsabilité de Frédéric Crépin, secrétaire général de Vivendi et de Canal +. Une semaine après son arrivée, le président du directoire de l’époque quitte le navire. « Son départ n’était pas très rassurant… Lorsque l’on intègre une entreprise après avoir exercé toute sa carrière en cabinet d’avocats, les interrogations - souvent infondées - sont multiples, souligne Laetitia Ménasé. Au-delà de l’aspect financier qui constitue pour certains un frein à la reconversion, on espère ne pas perdre en qualité de dossiers et être entouré de gens compétents ». Mais le choix qu’elle fait est le bon. Elle découvre le métier et notamment le secteur musical. Un de ses premiers dossiers consiste à opérer le rachat de la maison d’édition de disques EMI par le label musical Universal Music et notamment de traiter les aspects concurrence afférents. Par la suite, elle intervient sur de multiples opérations de M&A : la cession par Vivendi de Maroc Telecom, l’acquisition de Dailymotion en 2015, ou encore l’investissement de Vivendi dans le groupe Banijay Zodiak la même année. Elle aide, par ailleurs, les équipes de Canal+ sur la tentative d’introduction en bourse avortée de Canal+ France. Et c’est cette expérience qui lui donne l’envie d’intégrer le groupe audiovisuel français.

Canal+, le début d’une longue aventure

En décembre 2016, Laetitia Ménasé se voit proposer de prendre en charge la direction juridique de Canal+, composée d’environ 120 membres. Rapportant au président du directoire de Canal+, Maxime Saada, elle devient membre du comex et chapeaute 5 directions juridiques. La première est celle de l’édition, qui accompagne l’acquisition de tous les programmes pour la vingtaine de chaînes que le groupe édite. Vient ensuite, la direction juridique de la distribution, c’est-à-dire les aspects juridiques liés à la vente des abonnements. Le groupe comptant plusieurs millions d’abonnés, cette direction traite notamment des problématiques de droit de la consommation, mais aussi des partenariats avec les opérateurs qui distribuent leurs offres, celles de la distribution des productions audiovisuelles et cinématographiques de Studiocanal et des activités du groupe à l’international. Si en France, le groupe est célèbre pour sa chaîne de télévision, l’opérateur de télévision payante est présent dans une quarantaine de pays. Laetitia Ménasé supervise également la direction juridique chargée des relations avec le CSA et celle du corporate/M&A.

Le challenge est colossal pour la jeune directrice juridique qui est alors âgée de 37 ans, mais Maxime Saada n’a jamais douté d’elle. Il indique : « Laetitia est l’un des membres du comité exécutif avec qui je suis amené à collaborer le plus souvent au quotidien, compte tenu de l’importance des sujets juridiques pour Canal+. Après son arrivée en 2016, elle a rapidement développé un niveau de connaissances sectoriel unique. Elle est sans aucun doute aujourd’hui l’une des plus grandes expertes de ce domaine. Si l’on dit souvent que les fonctions supports sont des business partners, je connais peu de gens qui remplissent autant cette définition que Laetitia : elle a une expertise juridique large et pointue, un excellent relationnel et une capacité de travail que j’ai rarement vue dans ma carrière… et j’en ai vu, notamment en près de cinq ans chez McKinsey ! Enfin, et c’est plus rare, elle comprend immédiatement les enjeux business pour les intégrer à ses analyses ».

Un dossier va plonger Laetitia Ménasé dans le grand bain peu après son arrivée, lui permettant d’interagir avec toutes les équipes et de connaître l’ensemble de la chaîne des activités du groupe rapidement : le réexamen, en juin 2017, des engagements et des injonctions qui assortissaient l’autorisation de l’acquisition par le groupe Canal+ de TPS. Les années passent et le groupe, alors en proie à des difficultés, remonte doucement la pente et opère une transformation gagnante. « En 2016, Canal+ France perdait plusieurs centaines de millions d’euros. Aujourd’hui, nous sommes à l’équilibre, annonçait dans la presse Maxime Saada en mars dernier. Nous avons regagné 260 000 abonnés en 2020, ce qui n’était pas arrivé depuis la fusion avec TPS. Nous revenons de très loin ».

Un groupe abonné aux contentieux

Chez Canal+ depuis cinq ans, le domaine d’expertise dans lequel la directrice juridique opérait à ses débuts a intégralement changé. Elle intervient aujourd’hui essentiellement en contentieux et en droit de la concurrence. « J’ai travaillé sur de multiples contentieux depuis mon arrivée dans le groupe. Il faut dire que le secteur est friand du papier bleu et les contentieux sont très fréquents, explique-t-elle. Le secteur adore écrire des lettres, des mises en demeure, c’est assez surprenant au départ mais plutôt amusant au quotidien. On finit par avoir moins peur de recevoir un recommandé chez soi ! » Parmi les plus marquants, elle a travaillé, en 2018, sur les contentieux dits TPMP, à la suite des sanctions prononcées par le CSA à l’encontre de trois séquences de l’émission éponyme. Si deux d’entre elles font toujours l’objet d’actions en cours au niveau européen, l’une de ces sanctions a été annulée. Laetitia Ménasé est également à la manœuvre sur l’ensemble des contentieux qui touchent les droits sportifs et, au premier chef, le football qui, depuis l’appel d’offres de 2018, a donné lieu à un litige homérique (notamment à la suite de la défaillance de Mediapro en 2020). Au-delà de ces batailles judiciaires, elle a participé à l’acquisition par le groupe Canal+ de l’opérateur de télévision payante M7 présent dans une multitude de pays d’Europe de l’Est en 2019, et qui est la plus grosse opération du groupe depuis l’acquisition de TPS en 2006. Laetitia Ménasé a également participé à la réalisation des accords stratégiques du groupe Canal+ avec Disney pour la distribution de Disney+ en France en 2019, ou bien de beIN dans le cadre du partenariat noué en 2020.

Le secteur étant régulé et les activités diversifiées, le juridique est intégré dans l’ensemble des process. Bénéficiant d’un budget assez conséquent pour l’ensemble des directions juridiques, Laetitia Ménasé s’appuie sur des avocats issus de cabinets bien connus sur la place. Pas de Bredin Prat à l’horizon, qui travaille pour d’autres groupes audiovisuels. Elle fait appel au cabinet Fréget Glaser & Associés, et plus particulièrement à Emmanuel Glaser sur les contentieux CSA, et à Cleary Gottlieb, travaillant notamment aux côtés de Jean-Yves Garaud sur le sitcom footballistique - l’imbroglio juridico-financier qui oppose Canal+, beIN Sports et la LFP sur le paiement d’une partie des droits du football français. « Si Laetitia Ménasé clame que le football n’est pas son domaine de prédilection, cela ne l’empêche pas d’avoir une parfaite compréhension du fond du sujet, souligne l’avocat. Remarquablement intelligente et dotée d’une grande capacité de travail, elle sait faire preuve de diplomatie et d’un sens aigu des rapports humains. Ces qualités lui permettent de gérer les situations les plus complexes ». Sur les aspects éditions, relatifs aux sujets liés aux chaînes, aux programmes et à la presse, elle peut compter sur les avocats historiques de Canal+, Pierre-Louis Dauzier et Olivier Chappuis, associés du cabinet Aravocat. Enfin, l’équipe de Jinal Shah, désormais chez Bryan Cave Leighton Paisner, est celle sur laquelle Laetitia Ménasé s’appuie au quotidien pour traiter les opérations de M&A. « Chez Canal+, nous ne faisons appel à des cabinets d’avocats que pour les dossiers où leur recours est absolument nécessaire, comme le contentieux, ou des sujets d’envergure tels que les grosses opérations de M&A sur lesquelles nous avons besoin d’avoir une large structure pour opérer dans différents pays », indique Laetitia Ménasé. En interne, sont traités les petites acquisitions, ainsi que tout le volet contractuel, ce qui représente près de 4 000 contrats chaque année. La directrice juridique ajoute : « Depuis une dizaine d’années, les directions juridiques se sont professionnalisées et les sujets complexifiés, donc le directeur juridique a pleinement un rôle à jouer, en apportant aux avocats son expérience métier et sa connaissance du secteur. Ma double casquette est un véritable atout au quotidien, car venant de la même école, nous parlons un langage similaire et avons un degré d’excellence équivalent. Être passée en cabinet me permet immédiatement de savoir quelles ressources aller chercher au sein d’une firme ». D’ailleurs, Jean-Yves Garaud le confirme : « Laetitia Ménasé est la démonstration parfaite de l’intérêt d’engager des anciens avocats comme directeur juridique dans une entreprise. Elle sait, mieux que quiconque, grâce à son expérience en cabinet, piloter les avocats avec lesquels elle travaille et connait très bien les différentes structures, ce qui lui donne un avantage certain dans la direction des contentieux de sa maison ».

Au 1er septembre, Laetitia Ménasé a été nommée secrétaire générale. Toujours rattachée au président du directoire, Maxime Saada, elle chapeaute désormais le juridique sur l’ensemble du groupe sur toutes ses géographies, les affaires règlementaires, ainsi que les affaires publiques. Une nouvelle étape dans la carrière de cette professionnelle aux yeux désarmants, qui a un grand avenir.  

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