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Gaillard Banifatemi Shelbaya Disputes, l’héritage

Par Ondine Delaunay | Photos : Mark Davies

Une « institution mondiale de conseil devant les arbitres ». C’est ainsi qu’a été présenté, en février dernier, le cabinet Gaillard Banifatemi Shelbaya Disputes. Portée par une quarantaine d’avocats, dont neuf associés, la structure a été initiée par un duo bien connu des spécialistes de la matière : Emmanuel Gaillard et Yas Banifatemi. Une alliance de cultures, de technicité, d’humilité et de courtoisie. Le décès brutal du célèbre professeur, quelques semaines plus tard, ne remet pas en cause la stratégie de l’équipe, plus unie que jamais pour porter ce qui est déjà devenu une marque internationale.

Le début de l’histoire est merveilleux. Le 16 février dernier, à la surprise quasi-générale, le cabinet Gaillard Banifatemi Shelbaya Disputes ouvrait ses portes. Présenté comme une « international firm with a singular focus », le cabinet se dédie à l’arbitrage et au droit international. Son atout est indéniablement son équipe. Au premier rang de laquelle figurent Emmanuel Gaillard, 69 ans, et Yas Banifatemi, 54 ans, le célèbre duo d’avocats. L’élégance et la technicité alliés à la rigueur, à l’humilité et au dévouement. Un combo inégalé qui a réussi à faire plier les plus grands, dont bien sûr Vladimir Poutine dans la célèbre affaire Ioukos. Dans cette nouvelle aventure, ils se sont entourés de leur fidèle garde d’associés : Mohamed Shelbaya, 37 ans, d’origine égyptienne et spécialiste du Moyen-Orient, Benjamin Siino, 40 ans, l’un des rares technicien de l’asset tracing, mais aussi Coralie Darrigade et Maude Lebois, basées à Paris, Ximena Herrera-Bernal et Tsegaye Laurendeau, installés à Londres, ainsi que Daniel Riech, exerçant depuis New York. Tous issus de la fameuse équipe d’arbitrage international de Shearman & Sterling. Mais surtout portés par l’envie de créer, ensemble, une « institution mondiale de conseil devant les arbitres ».

Le communiqué de presse d’ouverture est plutôt laconique. D’une courtoisie sans égale, les quelques mots d’Emmanuel Gaillard sont tournés vers son ancienne firme : « Je suis fier d’avoir créé la pratique de l’arbitrage international de Shearman & Sterling et de l’avoir développée pour en faire l’une des principales pratiques mondiales. Je me réjouis maintenant de créer une institution mondiale avec un objectif unique : gérer les litiges internationaux de manière innovante et axée sur les résultats. Je le fais en sachant que les partners en arbitrage international qui restent chez Shearman & Sterling sont bien placés pour poursuivre une pratique très fructueuse ».

Yas Banifatemi

L’Art de l’arbitrage international

« Nous parlions avec Emmanuel de ce projet depuis plusieurs années, révèle Yas Banifatemi. Mais il était très loyal à Shearman & Sterling, cabinet au sein duquel il a créé une équipe solide et unie derrière lui qui s’est imposée comme centre névralgique mondial de l’activité. Le Covid-19 a sans doute changé notre façon de travailler, d’aborder les dossiers et a tout simplement amplifié nos envies de liberté ». Face à des conflits d’intérêts qui s’étaient multipliés au sein de la firme américaine, notamment dans le domaine énergétique, les associés se sentaient de plus en plus frustrés de devoir refuser des dossiers. La décision est prise de se lancer. Et c’est alors que le monde est à l’arrêt, confiné, que les avocats s’activent pour préparer l’avenir.

Échanges par visioconférences, longues conversations au cours de promenades masquées dans les rues de Paris, le projet de structuration du cabinet a été mené de manière pour le moins inédite.

L’investissement dans les outils numériques a été l’une des premières décisions prises. Rien ne sera plus jamais comme avant et l’équipe l’a très vite compris. Les locaux ne sont donc pas une préoccupation majeure : la rue de Londres est choisie pour son aspect central. Des espaces simples, sans ornement, avec au fond une charmante terrasse accueillante, à l’abri du bruit de la ville. L’essentiel est ailleurs. Les clients, les dossiers, ils suivront. C’est indéniable. La matière arbitrale est intuitu personae et le professeur Gaillard est mondialement considéré comme une référence. Parmi les noms qu’il accompagne depuis plusieurs années, citons notamment le groupe Sonatrach, l’État algérien, l’Angola, mais également le groupe Bolloré et bien sûr les dirigeants de Ioukos. « Ce qui nous a occupé en priorité, c’est de savoir avec qui nous voulions construire cette nouvelle maison. Les affaires qui nous sont confiées sont complexes et imposent d’avoir une équipe conséquente, explique Mohamed Shelbaya. Nous avons débuté avec une petite quarantaine d’avocats, principalement des seniors ». Très vite, des plus jeunes ont été recrutés pour être formés à ce qu’il est possible d’appeler l’École Emmanuel Gaillard. Une formation à la rigueur, à l’excellence, à « l’art de l’arbitrage ».

Benjamin Siino

C’est aujourd’hui une équipe, forte, soudée et où le multiculturalisme est à l’honneur : 19 langues parlées et une connaissance fine de 10 droits différents. « Notre ADN est très international », reconnaît Yas Banifatemi, elle-même d’origine iranienne. Et si par-delà ses implantations, le cabinet est très ancré dans les régions du Moyen-Orient, de l’Afrique francophone, de l’Amérique latine et prévoit, pour 2022, un développement en Asie avec l’ouverture d’un quatrième bureau à Hong Kong ou à Singapour, Benjamin Siino affirme pour autant que l’équipe réfléchit surtout à son positionnement en termes d’industries. « Ce qui compte c’est de connaître la technicité du secteur et du droit applicable au litige ». Dans les faits, peu d’industries leur sont inconnues. Le cabinet intervient en construction, énergies, oil & gas, financier, pharmacie et sciences de la vie, brevet d’invention… Si quelques dossiers sont également traités en tant qu’arbitres, l’objectif est principalement de se positionner en qualité d’avocat.

Mohamed Shelbaya ajoute : « La matière arbitrale est fascinante car elle permet de s’interroger sans cesse sur des questions de droit nouvelles. Il faut y réfléchir de manière académique, intellectuelle, sans oublier de maîtriser la technique des faits du dossier ». Et c’est ce goût pour la stimulation intellectuelle qui réunit les associés. « Chaque dossier est un challenge. On travaille dur, mais on est fiers de ce que l’on fait pour nos clients et, surtout, on s’amuse tous ensemble », indique Benjamin Siino avec une pointe de sourire aux lèvres en jetant un coup d’œil rapide à ses associés complices.

L’arbitrage Ioukos est emblématique de ce que l’équipe est capable de mener. Portée par Yas Banifatemi et Emmanuel Gaillard pendant de longues années, il a trouvé son épilogue par trois sentences prononcées le 18 juillet 2014, par lesquelles la Russie a été condamnée à verser 50 Mds$ de dommages et intérêts aux anciens actionnaires majoritaires de la fameuse société pétrolière, en raison de la violation de l’article 13 du Traité sur la charte de l’énergie. S’en sont suivis un recours en annulation, une bataille pour obtenir l’exéquatur des décisions, puis pour saisir les biens russes. Benjamin Siino a plaidé près de 70 dossiers de saisies l’année dernière. Une véritable saga qui fait date dans l’univers feutré de l’arbitrage international.

Mohamed Shelbaya

Un héritage intellectuel et moral

Tout était donc en place, en février dernier, pour faire du nouveau cabinet Gaillard Banifatemi Shelbaya Disputes un succès mondial. Mais malheureusement, le destin d’Emmanuel Gaillard en avait décidé autrement. Six semaines après l’ouverture des portes, l’avocat s’est brusquement éteint. Un adieu sur scène, tel le grand Molière. Passées les premiers moments de sidération, les témoignages ont afflué de tous les coins du monde, dans toutes les langues. À travers les réseaux sociaux, tout le monde raconte la fois où il a croisé Emmanuel Gaillard, échangé un mot avec lui, l’époque où il suivait ses cours à Harvard ou à Yale, ou encore lorsqu’il a plaidé face à lui. L’hommage est international pour cette figure devenue presque légendaire.

Face au choc, l’équipe du cabinet fait preuve d’une dignité inouïe. Yas Banifatemi, bien sûr, qui a perdu plus qu’un associé mais qui, rapidement, reprend les rênes pour rassurer les équipes. Les yeux humides mais sans laisser couler de larmes, avec un courage sans égal, elle se livre : « Son humanité, sa générosité, sa bienveillance, son rire, son sens de l’humour ravageur, son espièglerie, son génie, tout de lui nous manque cruellement chaque jour. Au-delà de la tristesse et de la mélancolie, il faut aussi penser à la beauté et à la puissance de ce que nous avons créé. Nous nous voyons comme les héritiers intellectuels d’Emmanuel. Sa pensée, dont la beauté et la puissance éclaireront des générations de juristes, continuera à travers nous. Et sa façon de servir la pratique et ses clients, avec les hautes valeurs morales qui le caractérisaient, sera aussi la nôtre. Notre œuvre est la sienne. Et ce cabinet, qu’il avait tant voulu, le sien ».

Une veillée d’équipe est organisée, puis des retraites. « Nous avions besoin de nous retrouver en famille, de nous parler, de nous serrer », raconte à son tour Mohamed Shelbaya. Puis, Benjamin Siino prend le relais de ses associés, lui aussi visiblement ému : « Il était difficile de faire son deuil dans un tel moment car nous portons la responsabilité de l’équipe, du projet qu’il avait conçu et du cabinet qui porte son nom. Nous avons pris le temps de nous parler, de nous soutenir les uns les autres, pour pouvoir ensuite nous projeter sur la suite ». Mais finalement la suite, c’est Emmanuel Gaillard qui l’avait prévue. Comme à son habitude, tout le plan était écrit. Et il est solide.

« Nous continuons ce que nous avions décidé ensemble, nous allons porter cet héritage intellectuel et moral qu’Emmanuel nous a légué », explique Yas Banifatemi, entourée et soutenue par ses associés mais également par les clients qui « ont été formidables ». Ils ont tous manifesté leur soutien à l’équipe, certains en leur confiant de nouveaux dossiers. Les avocats ont désormais plus d’une cinquantaine d’affaires sur leurs bureaux. Le cabinet a tout de suite intégré les classements internationaux en band 1. Il s’est institutionnalisé avec une rapidité fulgurante. De quoi poursuivre l’aventure avec l’entrain des débuts, le souffle merveilleux du départ, le pétillement initial. Meurtris, mais debouts. Et surtout libres.  

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