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Caroline Le Masne, juriste plurielle

Par Anne Portmann

Caroline Le Masne est secrétaire générale du groupe Mediawan depuis un peu plus d’un an. Pour la LJA, elle rembobine le film pour expliquer comment elle est parvenue à tisser sa carrière, en s’épanouissant dans un parcours marqué par la variété et l’imprévu, tout en saisissant les opportunités qui se présentaient.

C’est au cœur de Paris, dans le Ve arrondissement, que Caroline Le Masne a grandi, avec ses parents, tous deux médecins et ses trois frères. En voisine, elle suit toute sa scolarité au lycée Henri IV, mais ne montre guère d’inclination pour les matières scientifiques, leur préférant l’histoire, la littérature et la philosophie. Ses parents la laissent suivre sa voie et c’est dans le même établissement qu’elle entre en hypokhâgne. À l’époque, elle rêve de journalisme et admire Michèle Cotta et Anne Sinclair. « Je regardais 7 sur 7 tous les dimanches », se souvient-elle. On est alors à la période des grandes figures politiques, sous le second mandat de François Mitterrand. Caroline Le Masne intègre alors l’IEP de Paris. Elle y découvre le droit constitutionnel, qui la ravit, mais suit son aspiration première en rejoignant la section communication. Sortie diplômée à seulement 20 ans, l’une de ses professeures lui conseille de s’inscrire en droit pour compléter son cursus. Avec le jeu des équivalences, elle entre à Paris I en licence et y découvre un enseignement très technique, diamétralement différent de celui, très ouvert, qu’elle avait connu à Sciences Po. « Ce n’était pas évident de passer des analyses des grands enjeux du monde contemporain à la lecture des articles du code civil, mais grâce à Sciences Po, j’avais acquis de la rigueur et surtout des méthodes de travail ». Alors qu’elle s’était inscrite à la faculté pour consolider ses connaissances et dans l’attente d’entrer sur le marché du travail, elle finit par suivre ses amis et s’inscrit à l’examen du CRFPA, sans avoir la moindre idée de ce qu’est le métier d’avocat. « Je me suis laissé porter, j’ai tiré un fil et cela m’a plutôt réussi », dit-elle dans un sourire.

Dans le grand bain du droit des affaires

Inscrite au DEA de droit des affaires, elle effectue son premier stage au sein du cabinet Cleary Gottlieb, qui l’embauche comme collaboratrice une fois son CRFPA obtenu. Les jeunes y travaillent beaucoup, sans être formellement attachés à des associés particuliers, mais des affinités se créent. Et pour Caroline Le Masne, ce sera avec Valérie Lemaître, associée en droit boursier ainsi qu’avec Jean-Marie Ambrosi, associé en M&A, qui lui accordent leur confiance. « Valérie Lemaitre m’a appris à m’adresser à des hauts dirigeants, à simplifier pour eux des problématiques parfois très complexes et à être réactive. Jean-Marie Ambrosi, très posé, m’a enseigné qu’il était possible, voire indispensable, pour les juristes, de combiner sens du détail et hauteur de vue », précise-t-elle. Chacun d’eux lui a confié un dossier qui a marqué son parcours, façonné sa pratique et cela a rendu son profil hybride « attractif » pour les entreprises, pense-t-elle. En droit boursier, ce fut le suivi du groupe Valeo, dans lequel elle a endossé un véritable rôle de conseil interne, dialoguant avec le secrétariat général, la communication, la finance, etc. En M&A, ce fut le dossier compliqué de la vente de Tele2 France à SFR. « J’ai été plongée dans le grand bain et il m’a fallu gérer ce dossier de A à Z, de la constitution des data-rooms jusqu’au closing. C’est aussi à cette époque que j’ai fait mes premières armes en droit des concentrations, ce qui m’a beaucoup servi par la suite », se remémore-t-elle.

À l’époque, à l’instar de quelques confrères, elle n’aspire pas à une carrière en cabinet et un chasseur de têtes l’oriente vers le groupe Vivendi… alors que la vente de Tele2 est en cours à sa filiale. « Je me suis retrouvée dans le bureau des dirigeants de Vivendi pour le dossier alors que par ailleurs, ils souhaitaient me recruter, raconte-t-elle. J’y ai vu un petit signe du destin, mais aussi l’opportunité de rejoindre le secteur des médias qui m’attirait depuis toujours ». Après cinq ans en cabinet, elle raccroche donc la robe, à la faveur de cette période où les entreprises commencent à recruter des avocats. La veille de sa prise de poste, en pleine crise des subprimes, le secrétaire général de Vivendi, Jean-François Dubos, la prévient : « Finalement, vous ne ferez pas de M&A, mais du droit des sociétés ». Un défi dans un groupe coté où, à l’époque, aucun actionnaire ne détient plus de 5 % du capital. Mais la réalité se révèlera plus diverse, sans feuille de route précise : outre la préparation des assemblées générales, elle se voit confier, entre autres, une mission de lobbying sur les questions de piratage de musique -nous sommes à l’époque ­d’e-mule, de napster et autres P2P, et le business model d’Universal Music, la filiale américaine du groupe, est remis en cause. Puis vient l’acquisition de GVT, un opérateur telecom brésilien, qui se transforme en véritable bataille boursière avec le groupe Telefonica. Un dossier aux ramifications contentieuses si nombreuses qu’elle part s’installer au Brésil pendant un an, y apprend la langue et noue des liens très forts avec les équipes sur place. Des attaches qui faciliteront grandement la revente, quelques années plus tard, de GVT par Vivendi.

Lors de cette cession, justement, une partie du prix d’achat est payé en actions Telecom Italia. Et à la faveur de l’arrivée de Vincent Bolloré au capital de Vivendi et du changement de gouvernance, Caroline Le Masne est promue directrice juridique du groupe. La vente de SFR au groupe Altice vient d’être finalisée et elle se voit confier la bataille autour de la gouvernance de Telecom Italia et le litige avec Mediaset, deux dossiers italiens aux enjeux financiers majeurs. Elle vient alors tout juste d’être maman. Mais tous ces défis la ravissent. Elle se souvient : « Il y a eu en parallèle l’IPO d’Universal Music, en plein Covid, puis l’acquisition d’Editis, de Prisma et de Lagardère. C’était un tourbillon constant, grisant, qui me convenait parfaitement ». Dans son escarcelle, la direction rajoute la compliance et la charge de mettre en place la stratégie RSE pour l’ensemble du groupe Vivendi, Creation fot the Future, dont l’un des axes sera l’accès à la culture pour tous. « C’était une expérience totalement nouvelle, loin des dossiers juridiques que j’avais l’habitude de traiter, mais l’occasion de contribuer à la feuille stratégique du groupe et de mieux connaître ses métiers. J’avais aussi l’impression d’apporter une petite pierre à l’édifice sur les sujets d’intérêt commun. D’ailleurs, certains projets à caractère social ont survécu à la scission de Vivendi, comme le partenariat avec les camions culturels itinérants qui a été reprise par Canal + », dit-elle.

De ses seize années Vivendi, elle garde des souvenirs forts. Elle raconte la chance qu’elle a eue de bénéficier d’une culture d’entreprise qui fait la part belle au juridique. « Jean-François Dubos, ancien conseiller d’État et passé par les cabinets ministériels, avait conscience de l’importance du juridique, tout en déléguant beaucoup. Je lui dois énormément, car il m’a appris ce qui est indispensable en entreprise : tenir des positions, savoir s’imposer quand cela est nécessaire, mais aussi savoir trouver des solutions pour débloquer des situations ». Le juridique était présent dans toutes les réunions stratégiques, dès le départ, et il était toujours partie prenante après le changement de gouvernance. Lors de sa dernière année, Caroline Le Masne accède ainsi au comex. L’avocat Giuseppe Scassellati, qui a travaillé au coude à coude avec elle, notamment dans le très délicat dossier Mediaset, a grandement apprécié ses compétences transversales et sa capacité à garder le sourire en toutes circonstances, en dépit de situations de stress importantes. « Son sang-froid et sa camaraderie étaient impressionnants », dit-il. Jean-François Dubos souligne également sa polyvalence, son calme et sa capacité à gérer avec beaucoup d’intelligence des dossiers complexes au long cours.

Travailler avec des dirigeant entrepreneuriaux

Caroline Le Masne fonctionne à l’instinct. Lorsque la scission de Vivendi se profile, elle a l’occasion de rencontrer Rodolphe Saadé. Séduite par l’effervescence du groupe qui ne dort jamais, elle rejoint CMA-CGM. « Je travaillais entre Paris et Marseille, mais j’avais une équipe de rêve, des dossiers passionnants se sont succédé, comme l’acquisition de Bolloré Logistics, puis celle du groupez BFM/RMC. Au-delà, j’ai découvert le transport maritime, un secteur unique et bouillonnant, au cœur des enjeux géopolitiques. J’ai été instantanément intégrée et c’était si intense que j’ai l’impression d’y avoir passé trois ans ! », raconte-t-elle. Elle aime passionnément son travail, mais se rend compte que pour exercer sa mission sur le long terme, elle doit s’implanter à Marseille. Cela ne correspond malheureusement pas à son projet familial. Elle décide donc de partir à regret, notamment de la relation avec le directeur financier du groupe, Ramon Fernandez, avec lequel elle a beaucoup apprécié travailler.

Très rapidement, elle est approchée par Mediawan, pour un nouveau challenge qu’elle trouve à la fois cohérent et complémentaire à ce qu’elle a vécu dans d’autres types de structures. Elle fait la connaissance de Pierre-Antoine Capton, qui cherche à développer son groupe, actif dans la production audiovisuelle et qui connaît une ascension fulgurante, portée notamment par ses films et séries à succès (Dix pour Cent, Adolescence, Le Comte de Monte Cristo, L’Amour ouf…). Son profil d’entrepreneur, qu’elle a déjà expérimenté auprès de Vincent Bolloré et de Rodolphe Saadé, lui plaît. Elle explique : « Avec ce genre de patrons, on est confronté à des sujets très différents les uns des autres. Il faut savoir se mobiliser de manière égale, et parfois le même jour, sur des sujets qui les intéressent, être réactif à tout instant. Les journées sont atypiques, il n’y a aucune place pour la routine. Par ailleurs le sentiment de participer à une aventure qui s’inscrit dans la durée est très gratifiant ».

Dans son équipe, elle souligne l’importance de la relation interpersonnelle. « Je fonctionne à la confiance », dit-elle. La rigueur, la transparence et la ténacité et l’esprit de solidarité au sein de l’équipe sont des qualités essentielles aux juristes d’aujourd’hui, selon elle. Chez Mediawan, elle découvre un groupe très opérationnel, dans un secteur des médias qu’elle connait bien et se donne notamment pour mission, avec son équipe, de créer des ponts avec et entre les filiales internationales. « Dans un groupe qui cherche à préserver la créativité de ses sociétés de production, la direction juridique intervient sur mesure, en fonction des besoins, mais son rôle est aussi de mettre du liant, de partager les meilleures pratiques et de mettre en place des process efficaces à grande échelle », pense-t-elle. Elle s’attache également à anticiper les évolutions à venir de ce groupe en pleine croissance, à une période où le marché évolue et où la protection des droits de propriété intellectuelle, très favorable aux producteurs en France, mais beaucoup moins dans les pays voisins, est plus que jamais, un enjeu majeur. « Cette bataille cruciale se joue à la fois localement et au niveau européen », annonce-t-elle. Sans surprise, Caroline Le Masne a pris place au comex et siège également au sein d’un groupe de direction plus resseré. Pierre-Antoine Capton confie: « La grande diversité des expertises de Caroline, conjuguée à sa maîtrise du secteur et à son expérience des grands groupes fait d’elle un atout précieux pour accompagner les ambitions de Mediawan ». « Plus le groupe se structure, et plus le juridique a sa place », se réjouit celle dont l’énergie semble inépuisable.