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Quels nouveaux métiers au sein des directions juridiques ?

Par Anne Portmann

C’est un lieu commun, les entreprises demandent désormais aux juristes d’être polyvalents et de faire autre chose que du droit. Mais, outre leurs compétences de stratèges, quels savoir-faire doivent-ils acquérir pour devenir des « juristes augmentés » ou des « plus-que-juristes ». Tentative de définition et retours d’expérience.

La fonction de juriste est, on le sait, en pleine transformation. Et l’on voit fleurir, dans les entreprises, des fonctions hybrides, à socle juridique, mais qui tendent toutes vers autre chose : le legal designer, le legal data scientist, le digital legal officer, le legal operation officer, le juriste compliance, etc. Des juristes qui exercent des missions aux contours encore flous, mais dont la dimension sort assurément du cadre traditionnel de la fonction support.

Si l’on parle beaucoup du juriste qui acquiert ou développe des compétences numériques ou stratégiques, ces deux domaines sont toutefois loin d’être les seuls qui peuvent permettre à la fonction juridique de sortir de sa tour d’ivoire et de faire le grand saut (avec ou sans élastique). Marie Hombrouck, associée du cabinet de recrutement Atorus Executive le constate à tous les niveaux de carrière et de compétence : « Les frontières sont poreuses avec d’autres départements de l’entreprise et on demande aux juristes de passer du juridique pur au juridique opérationnel ». Pour elle, le mouvement qui est en train de toucher la fonction juridique est similaire à celui qui a touché la fonction RH il y a une vingtaine d’années. « Peu à peu, on a demandé au RH d’avoir des compétences en comptabilité, en paye, en juridique. C’est la même chose avec les juristes, pour lesquels on exige une capacité d’adaptation et des compétences supplémentaires dans d’autres domaines ». Aujourd’hui, on demande finalement au juriste augmenté d’ajouter une corde opérationnelle à son arc dans tous les domaines. À lui de trouver celle qui lui correspond et qui « sonne juste » avec sa personnalité. Ainsi, il peut développer ses compétences en RH et relations sociales, en numérique, en propriété intellectuelle ou encore en finances et même en communication. Les possibilités sont infinies.

Christophe Roquilly, directeur du centre de recherche LegalEdhec, est convaincu de l’avenir radieux du juriste augmenté. Lors de la 3e édition du Grenelle du droit, qui s’est tenue le 15 novembre dernier, il a d’ailleurs annoncé la parution prochaine d’une étude, menée avec l’AFJE, auprès de plus d’une centaine de leaders du droit, interrogés sur les critères – autres que les compétences juridiques – qui leur semblaient prioritaires pour recruter un juriste ou un avocat ou pour qu’il évolue dans ses fonctions. Pour cette étude, un référentiel d’environ 150 compétences « supplémentaires » a été élaboré, rassemblées en trois grands thèmes : digital skills, soft skills et business skills. Sans dévoiler le détail des résultats de l’étude, qui devraient être publiés d’ici la fin de l’année, Christophe Roquilly révèle qu’en phase de recrutement, ce sont les soft skills qui sont privilégiés, tandis qu’une fois en poste, les décideurs apprécient davantage les digital skills. Le professeur indique que d’ici le mois de février 2020, le référentiel élaboré pour cette étude sera disponible sur une plateforme qui permettra aux juristes de procéder à leur autoévaluation. À terme, la plateforme pourra aussi permettre aux directeurs juridiques d’élaborer leur propre référentiel, adapté à leurs besoins et de faire certifier, par Legal EDHEC, les compétences de leurs équipes. « L’idée, c’est de s’autoévaluer pour progresser », explique Christophe Roquilly, persuadé que le juriste, qui a une forme d’intelligence singulière, possède tous les atouts pour acquérir une forme d’intelligence plurielle et progresser vers l’intelligence collective.

Marie Hombrouck
Crédit photo :

> Marie Hombrouck, Atorus Executive

Les juristes IT, pionniers de la transversalité

L’émergence du juriste augmenté est-elle vraiment une nouveauté ? Romain Boucq était naguère avocat, il a repris, au sein d’Auchan Retail, depuis le début de l’année, les fonctions de responsable juridique, IT et innovation. Un poste qui existait déjà depuis 6 ou 7 ans chez le retailer et qui existe au sein des autres grands groupes du secteur. Dans son portefeuille, Romain Boucq est ainsi chargé des nouveaux modes de commercialisation des produits (via des applications ou e-mails) mais il ne s’occupe pas de l’aspect conception et innovation (notamment ce qui concerne les dépôts de brevet). Son poste est une composante de la direction juridique internationale et accompagne le DPO sur les questions liées au RGPD. La mission de son pôle est d’être en veille sur les différentes réglementations locales en la matière et de proposer des règles pour les harmoniser au niveau du groupe. « Notre rôle est d’adapter les outils de l’entreprise aux différentes contraintes réglementaires ». Et, derrière ce travail, il y a un enjeu stratégique pour l’entreprise. Au sein de cette équipe, tous sont des juristes IT qui ont de bonnes connaissances en technologies, mais aucun n’est programmeur. « Ils ont cependant assez de culture générale pour identifier les points de contrôle à vérifier. » Les membres de l’équipe sont aussi en lien étroit avec leurs collègues de la DSI tout au long des projets.

Selon Romain Boucq, l’IT est au cœur du réacteur de l’entreprise et le pôle IT, Data et innovation de la DJ est le plus au fait du fonctionnement global de l’entreprise de par sa mission transverse. « La réglementation joue un rôle de plus en plus important dans la détermination des risques et dans l’orientation de la politique entrepreneuriale », explique-t-il. Pour lui, les juristes en IT, qui sont toujours assez proches des informaticiens, doivent être curieux des métiers au sein des business units qu’ils accompagnent, ainsi que des nouvelles technologies qu’ils mettent en place au sein de l’entreprise. Le métier de juriste IT déborde ainsi naturellement du cadre naturel dans lequel évolue habituellement un juriste dans une matière classique. « Nous avons l’habitude de mettre en relation des équipes projet et nous sommes un point d’entrée transversal pour les différents acteurs de l’entreprise ». Peu à peu, ces compétences techniques sont allées vers le stratégique. Romain Boucq expose, pour exemple, la question de la localisation des données personnelles collectées par les entreprises. « Non seulement la solution nécessite de bonnes connaissances techniques, mais aussi de mesurer les conséquences en termes stratégiques. C’est passionnant, car on nous demande d’exploiter tous les scénarios possibles. » C’est ainsi que la fonction juridique est allée bien au-delà de la simple fonction support. « Lorsque l’on travaille sur un logiciel de caisse, on est dans l’ultra cœur business, bien au-delà de la fonction support », ajoute-t-il.

Le juriste opérationnel ou l’opérationnel juriste ?

De l’avis général, il est plus simple pour une personne ayant un socle de compétences juridiques de s’ouvrir à d’autres matières plutôt que l’inverse, le droit pouvant difficilement être appris sur le tard et sur le tas.

Concernant l’application du RGPD au sein des entreprises, Romain Boucq estime que les compétences juridiques sont essentielles. « Pour être un bon DPO, il faut avoir la compréhension globale du droit et pas seulement être un “geek”. Par exemple, la notion de sous-traitant, a, dans le RGPD, une acception particulière qui n’est pas l’acception économique comme peuvent l’entendre les opérationnels. » Sur ces questions, il estime : « Mieux vaut un juriste qui apprend la tech qu’un technicien qui apprend le droit. » C’est selon lui, la prégnance de ces questions relatives à la conformité qui fait que les entreprises commencent à se structurer autour du département juridique. La forte demande des entreprises n’étant pas satisfaite pour les DPO, ce sont souvent, par défaut, des techniciens qui apprennent le droit des données personnelles qui seront candidats. « Ils vont appréhender le droit comme une contrainte aux entreprises, qui nuit à leur productivité ». Selon lui, un nouveau marché s’ouvre aux juristes. « Attention cependant, prévient-il. Il n’est pas évident qu’un juriste qui sort de fac soit assez armé pour être DPO, car il faut aussi un aspect opérationnel qui demande du recul ». Il faut aussi savoir manier les injonctions contradictoires, comme, la compatibilité de la protection des données personnelles avec l’obligation de dénoncer des faits de corruption. « Le métier de DPO demande de bonnes connaissances juridiques, pas uniquement tournées vers le droit des données personnelles, mais aussi vers le droit général. »

> Romain Boucq, Responsable juridique IT, Data & Innovation chez Auchan

L’exemple du juriste communicant

Carole Corvisier est elle aussi habituée à aller au-delà de ses fonctions juridiques. Juriste généraliste au sein du groupe Orangina Suntory France, elle y a pris la responsabilité de la coordination des activités de « risk management », une mission transverse. « Les juristes sont légitimes comme risk managers, car ils ont une vision globale des enjeux et du fonctionnement de l’entreprise », estime-t-elle. Mais ce n’était pas assez pour elle. Pendant trois ans et demi, et à sa demande, Carole Corvisier a aussi pris la direction de de la communication interne au sein du groupe. « Cette opportunité s’est présentée à moi, alors je l’ai saisie, j’avais envie d’exploiter mes compétences et ma connaissance de l’entreprise avec une autre visée, davantage liée à l’engagement des collaborateurs. » L’entreprise, qui promeut la transversalité, a accepté de lui confier les rênes de la communication, ce qui était inédit. « Ce n’est finalement pas un hasard, estime l’intéressée, car, au sein d’une entreprise, le juriste est au cœur des projets, travaille avec tout le monde, sent le pouls de l’organisation. Pédagogue et à l’écoute, il a l’habitude de rendre accessibles les choses conceptuelles et de comprendre les besoins et objectifs des opérationnels dont il est perçu comme un contact régulier et quotidien. C’est un facilitateur. Par ailleurs, en contact avec de nombreux partenaires, fournisseurs et clients, il sait en général, comment est perçue la société dans ses relations avec les tiers. »

Il était déjà courant que certains juristes assument, plus ou moins officiellement, le rôle de communicant de crise. Mais l’expérience de Carole Corvisier démontre que ce n’est pas la seule possibilité qui leur est ouverte. Elle relève d’ailleurs que depuis qu’elle a quitté le groupe Suntory, les fonctions de responsable de la communication interne ne sont pas revenues au département des ressources humaines, mais à la directrice de la transformation du groupe, ce qui démontre plus largement le besoin de transversalité au sein des entreprises.

Curiosité et capacité à fédérer

Carole Corvisier souhaite, comme elle l’a toujours fait au cours de sa carrière, développer ses compétences et étendre ses missions au-delà de celles communément attribuées au juriste. En tant que directrice juridique et comme recruteur, elle a toujours été en recherche de profils atypiques et adaptables. « J’ai bien sûr toujours recherché de très bons techniciens, mais aujourd’hui, cela ne suffit plus », confie-t-elle, se souvenant avoir recruté un juriste spécialisé en droit industriel qui était parti pour un an aux États-Unis et y avait exercé le métier de… caviste. « Les entreprises ont besoin de gens agiles, qui savent se renouveler. Or, la curiosité, la capacité à appréhender des environnements mouvants et l’envie d’apprendre sans cesse de nouvelles choses font partie des qualités du juriste », analyse-t-elle. Ce besoin d’ailleurs, propre au juriste selon elle, elle l’a d’ailleurs aussi assouvi en prenant en charge, au cours de sa carrière, la responsabilité d’un projet de déménagement. Elle a encouragé ses équipes à se diversifier de la sorte. Carole Corvisier analyse ainsi la transformation du métier de juriste : « De nos jours, avec toutes les connaissances et données à notre disposition, le plus difficile n’est pas d’apporter une réponse, mais de bien qualifier l’enjeu et de poser la bonne question. » Et pour cela, quoi de mieux que de prendre de la hauteur et de connaître l’ensemble des données ? 

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