La qualité de vie au travail des associés en question
Menée auprès d’une centaine d’associés parisiens en novembre 2025, une enquête réalisée par Maubourg Conseil lève le voile sur la santé mentale des avocats associés. Entre stress quotidien, fatigue émotionnelle et conflits au sein des cabinets, cette étude met en lumière une réalité peu exprimée jusqu’alors.
La fin de la pandémie a conduit à parler de plus en plus d’une notion qui était jusqu’alors vulgaire dans les cabinets d’avocats : celle de la qualité de vie au travail. Ce sont d’abord les jeunes générations de collaborateurs qui l’ont brandie. Celles qui avaient bien souvent réalisé des stages en entreprise qui, elles, s’étaient penchées sur ce sujet de la QVT depuis quelques années.1 Pour les recruter, les cabinets ont donc dû mettre les bouchées doubles, acceptant d’investir pour améliorer l’équilibre de vie des avocats, leur organisation de travail et leur environnement d’exercice.
Mais pour la première fois, c’est la qualité de vie au travail des associés qui a fait l’objet d’une étude. Elle a été menée par Maubourg Conseil, fondé par Valérie Duez-Ruff, avocate, coach et profileuse, et Pierre Servan-Schreiber, ancien managing partner de Skadden Arps devenu médiateur. Leur cabinet de conseil intervient pour la gestion des tensions internes au sein des cabinets d’avocats, des transitions sensibles, des questions de gouvernance et pour l’accompagnement individuel des associés.2 « De nombreuses enquêtes ont été menées par les institutions représentant la profession sur le bien-être ou l’évolution professionnelle des collaborateurs, en particulier les femmes, ou plus largement sur les avocats. Mais le profil d’associé n’a jamais été entendu en tant que tel. Or nous constatons que ceux-ci se sentent souvent sous pression de quatre forces distinctes : leurs associés, leurs collaborateurs, leurs clients et leur famille. Dans ce cadre, à qui peuvent-ils se confier ? Cette enquête dessine le portrait d’une génération d’associés qui tient encore, mais souvent au prix d’un effort silencieux. Elle met en lumière une réalité rarement exprimée : derrière leur solidité apparente, les associés sont également traversés par un malaise diffus, une fatigue émotionnelle et des interrogations quant à leur avenir professionnel », expliquent les deux fondateurs.
Moins de plaisir d’exercer
« Comment allez-vous depuis vos vacances ? » La première question de l’enquête donne le ton. Trois quarts des répondants affirment se sentir bien. Mais les nuances sont importantes. 61,5 % estiment que leur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle « pourrait être mieux » ou n’est « franchement pas terrible ». Quelque 67 % déclarent manquer de temps pour eux, et 61,6 % souffrent régulièrement ou quotidiennement de troubles liés au stress (sommeil, anxiété, irritabilité, tensions physiques). L’enquête relève par ailleurs « un épuisement professionnel significatif : 76,9 % des répondants indiquent avoir déjà connu un burn-out, dont 43,6 % récemment. Si 59 % affirment ne jamais ou rarement avoir « la boule au ventre », 30,7 % reconnaissent que cela leur arrive parfois ou souvent ». Et l’année 2026 ne devrait pas arranger les choses alors que le marché continue à être incertain et particulièrement concurrentiel. Les défis à relever dans les prochains mois par les associés et leurs cabinets sont en outre particulièrement élevés.
Dans ce contexte tendu, si le plaisir professionnel demeure pour la majorité des associés interrogés, il apparaît néanmoins bien fragile. Environ 41 % des répondants n’en trouvent plus que par moments ou rarement. Et 56,4 % estiment que leur activité professionnelle ne correspond plus totalement à leurs aspirations. Dès lors, un peu plus de 38 % d’entre eux se projettent vers des activités de conseil, d’accompagnement ou de médiation. Et plus de la moitié des associés (52,6 %) envisagent une évolution de leur carrière dans les deux prochaines années.
Le cabinet, lieu de tension contrôlée
Le cabinet où ils exercent, parfois qu’ils ont cofondé, n’est plus un lieu de refuge. Quelque 46 % estiment que leur cabinet ne leur apporte plus de satisfaction. Parmi ceux qui anticipent un éventuel départ, 33,3 % évoquent un sentiment de ne plus s’y sentir « chez eux », 28,2 % un manque de reconnaissance ou une inadéquation avec les valeurs, et 17,9 % des mésententes entre associés.
Sans surprise, la rémunération constitue le cœur des problèmes, 41 % des répondants la perçoivent comme une source d’injustice ou d’opacité. « Les tensions dans les cabinets sont en lien avec la politique de rémunération depuis toujours », reconnaît Pierre Servan-Schreiber. Les problèmes de gouvernance, d’incompréhension intergénérationnelle et le manque de communication le sont tout autant. Mais Valérie Duez-Ruff de noter qu’ils s’accompagnent aujourd’hui « d’une fatigue physique chronique et d’une souffrance psychique des associés qui est peu reconnue ». Quelque 48,7 % des répondants observent en effet des signes d’épuisement ou de désengagement chez certains membres du cabinet. Et 35,9 % indiquent que certains ont « levé le pied » ou sont devenus moins productifs, parfois de manière clairement problématique (12,8 %).
La solidité affichée des associés cache donc parfois une réalité bien moins glorieuse. Les enquêteurs évoquent « une crise structurelle que la profession et la société en général peine encore à nommer et à accepter ». Selon eux, « Le management des cabinets d’avocats est devenu complexe et souvent inadapté aux attentes des uns et des autres. Certaines structures comprennent que leur modèle peut être repensé. C’est essentiel alors que la profession est confrontée à des départs de plus en plus précoces et à l’arrivée d’une génération d’avocats aux aspirations nouvelles ».