Connexion

3 questions à Laetitia Ménasé, administratrice à l’AFJE et directrice juridique de Canal Plus

Par Anne Portmann - Photo : AFJE

 

L’AFJE vient de publier une enquête sur le profil des juristes d’entreprise et sur leur rémunération. Menée en partenariat avec le Cercle Montesquieu, elle a été réalisée de mars à juin  2019 auprès de juristes, responsables et directeurs juridiques de France. 1 120 réponses ont été récoltées, permettant à cette troisième édition de livrer des statistiques d’une grande pertinence. 3 questions à Laetitia Ménasé, administratrice à l’AFJE et directrice juridique de Canal Plus

Comment interprétez-vous le paradoxe qui apparaît dans cette étude, à savoir que les juristes sont en général fidèles à leur entreprise, mais considèrent que c’est en bougeant qu’ils peuvent faire évoluer leur carrière et leur salaire ?

C’est en effet un paradoxe. Les juristes font le constat objectif qu’en restant dans leur entreprise, ils ne pourront pas toujours faire évoluer leur métier et n’obtiendront pas un écart de salaire significatif. C’est la réalité du marché car les questions d’augmentation et d’évolution dans les entreprises sont des questions sensibles et qui prennent souvent du temps. Parallèlement, il est souvent très difficile pour les juristes d’abandonner leur entreprise pour partir ailleurs. J’en fais d’ailleurs l’expérience en tant que directrice juridique. Lorsqu’un juriste n’obtient pas l’augmentation qu’il a demandée, il ne démissionne pas forcément, car il est souvent attaché à l'entreprise et à son projet commun qui s'inscrit dans la durée. La nature du juriste n'est au demeurant pas forcément très entrepreneuriale. On constate cependant, chez les jeunes générations, un attachement moindre aux entreprises dans lesquelles ils sont entrés et une tendance à multiplier les expériences en début de carrière, contrairement à leurs aînés, ce qui est une disposition plus favorable pour obtenir de meilleurs niveaux de salaire.

L’enquête constate aussi que les juristes ont tendance à se spécialiser, qu’en pensez-vous ?

Dans notre métier, tout à tendance à devenir beaucoup plus complexe. Les questions posées au juriste sont de plus en plus fines et nécessitent souvent une connaissance sectorielle, c’est l’une des conséquences d'une forme de judiciarisation de la vie économique. Face à ce phénomène, qui est un mouvement de fond indéniable, les juristes deviennent spécialistes d’une matière et créent leur propre expertise dans un secteur donné. J’estime que c’est un peu dommage, car cela fait quelque peu perdre au juriste la vision transverse qu’il a de l’entreprise. Par ailleurs, c’est également un frein à la mobilité. Mais c’est inéluctable. Pour ma part, je reste attentive à ce que mes équipes veillent, dans chaque dossier, à prendre de la hauteur de vue et à s’attacher à apporter une « connaissance métier » dans le dossier. Ce n’est pas toujours un réflexe, mais cela est une réelle valeur ajoutée.

Concernant la formation, on constate que, sur le marché, les doubles formations ont tendance à prendre le pas sur les formations à l’étranger. Quel est votre avis ?

Il est vrai que les parcours universitaires français facilitent les passerelles pour les étudiants en droit vers les écoles de commerce et inversement. C’est l’explication des chiffres constatés dans l’étude et c’est tout à fait compréhensible. Mais le fait que cette double formation soit préférée par les étudiants à l’obtention d’un diplôme à l’étranger est un peu dommage. Aujourd'hui, l’anglais est une nécessité pour travailler en entreprise, en particulier dans celles qui opèrent sur le marché international. Ensuite, ce n’est pas tant le fait de connaître un droit étranger qui est important, mais un diplôme à l’étranger témoigne d’une ouverture d’esprit certaine et je dois dire, qu’en tant que recruteur, c'est toujours une qualité très recherchée. 

Canal+ Laetitia Ménasé AFJE Cercle Montesquieu