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Contentieux : la communication s’empare du judiciaire

Par Miren Lartigue

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Depuis quelques années, la communication judiciaire n’est plus l’apanage des seuls avocats. Des agences de communication ont investi le terrain. Qui sont ces nouveaux acteurs ? Quels services peuvent-ils offrir dans une matière aussi spécifique ?

Cet article a été publié dans le magazine de La Lettre des juristes d'affaires (LJA) en septembre 2015

DSK au 20 heures de TF1 avouant sa faute morale, Jérôme Cahuzac sur BFM TV invoquant sa “part d’ombre” pour justifier son compte en Suisse non déclaré, Jérôme Lavrilleux presque en larmes sur BFM TV à propos de la dérive des comptes de campagne de l’UMP, ou encore Jérôme Kerviel et son “pèlerinage” de Rome à Paris... Autant d’interventions médiatiques spectaculaires qui témoignent du fait que la communication judiciaire n’est plus l’apanage de l’avocat sur les marches du palais de justice. Voici venu le temps des “communicants”.
« La judiciarisation de la société, très développée aux États-Unis, arrive chez nous, explique Stéphanie Prunier, manager en charge d’Havas Legal & Litigation, le département de l’agence de publicité dédié à la communication judiciaire, créé début 2014. Les acteurs économiques utilisent de plus en plus la justice comme levier d’action et ce, dans tous les domaines, pas seulement le pénal. D’où notre proposition d’accompagner nos clients dans cette évolution. » L’agence s’enorgueillit de ne compter que des juristes dans les rangs de cette équipe : « À nos yeux, la communication judiciaire c’est du droit avant d’être de la communication », confie-t-elle. Havas propose une veille médiatique et la détection des risques de réputation, des contacts avec les journalistes, du média training. Objectif : préserver pendant le temps de la procédure la réputation de l’entreprise et de ses dirigeants auprès des clients, partenaires, investisseurs et journalistes.

L’avocat, porte-parole naturel du client
Un rôle longtemps dévolu à l’avocat, et qu’il tient encore : « La stratégie médiatique est une composante indissociable de la stratégie judiciaire, confie le pénaliste Éric Morain, associé du cabinet Carbonnier Lamaze Rasle et Associés, qui a notamment défendu le général Philippe Rondot dans Clearstream. L’avocat doit savoir quand parler aux journalistes et quand se taire. Henri Leclerc est ainsi un avocat exemplaire en ce qui concerne “l’art du silence” : il l’a montré lors de l’affaire Richard Roman, et encore récemment, à l’occasion du procès du Carlton. »
Mais si la défense du client ne s’arrête pas à la porte du palais de justice, Éric Morain ne croit pas à une généralisation du recours aux communicants en matière judiciaire : « On dit que l’avocat n’aurait pas le temps de répondre à toutes les demandes des journalistes, mais la véritable question est de savoir s’il ne vaut pas mieux préférer quelques journalistes en qui l’on a confiance pour donner le ton… » Il est vrai que pour de nombreuses entreprises, l’avocat n’est pas seulement le professionnel en charge du contentieux. « J’entends nombre de directeurs juridiques expliquer que l’avocat véhicule l’image de leur entreprise et que cela entre dans leurs critères de choix, observe Nathalie Rehby, associée de l’agence de conseil en communication Satellitis. C’est ce rôle de mandataire, assorti de celui de porte-parole, qui autorise l’avocat à s’exprimer médiatiquement au nom de l’entreprise. »

Pas forcément le meilleur interlocuteur pour les médias
Contrairement aux apparences, nombreux sont les avocats qui n’aiment guère parler aux médias. Selon Valérie de Senneville, grand reporter aux Échos, qui fait partie des enseignants du Master 2 de l’Université Paris II Sociologie du droit et communication juridique et prépare un livre sur le sujet, cela est sans doute lié à leur formation intellectuelle : « L’esprit du juriste fonctionne comme un entonnoir : il absorbe et traite un grand nombre d’informations pour en tirer une conclusion. Le journaliste suit le mouvement exactement inverse : il part du fait pour, ensuite, dérouler une histoire et donner des explications. C’est ce qui explique la difficulté qu’ont la majorité des avocats à communiquer avec les médias, si l’on met de côté la petite poignée de pénalistes qui le font d’instinct. J’enseigne à mes étudiants que, pour être repris, un raisonnement d’une heure doit tenir en une déclaration d’une phrase, un message, une image, simples et directs. »
Associé du cabinet Lussan, François Martineau rappelle dans son Petit traité d’argumentation judiciaire* qu’il fut un temps où l’avocat devait avoir l’autorisation de son bâtonnier avant de s’exprimer dans la presse, sous peine de sanction. L’obligation a été supprimée, mais la prudence reste de mise. « Dans les procès surmédiatisés les stratégies judiciaires et de communication répondent à des temps, des logiques et des exigences différents, ce qui justifie le recours à des professionnels de la communication, commente François Martineau. Ainsi, l’avocat peut se concentrer sur la stratégie judiciaire, tout en veillant à la cohérence de la communication avec la réalité du dossier. L’exercice est difficile car le droit ne fait pas nécessairement bon ménage avec les exigences de l’opinion publique. » Et de rappeler qu’en dehors du prétoire, l’avocat ne bénéficie d’aucune immunité – Francis Szpiner, poursuivi en justice pour avoir traité l’avocat général Philippe Bilger de « traître génétique » lors du procès du gang des barbares, l’a appris à ses dépens.
« Je peux communiquer avec les médias mais j’estime que c’est du temps volé à la défense du dossier et à la stratégie judiciaire, confie Aurélien Hamelle, associé d’Allen & Overy, qui a débuté sa carrière auprès d’Olivier Metzner. Et puis les juges n’aiment pas ça. Lors du procès Clearstream, le président a clairement manifesté qu’il n’aimait pas voir certains avocats sortir de la salle d’audience pendant les débats pour faire des déclarations en vue des JT du soir. » Enfin, le client lui-même peut ne pas avoir intérêt à ce que son avocat se montre trop : « L’intervention de l’avocat a tendance à “judiciariser” le client dans l’esprit du public, poursuit Aurélien Hamelle. Il peut être sage de ne pas trop apparaître pour éviter de donner le sentiment que le client a un problème avec la justice. »

Temps médiatique et temps judiciaire
En réalité, l’intervention d’agences de communication dans ce type de situations tient pour beaucoup au fait que le judiciaire intéresse de plus en plus de journalistes, dans des domaines de plus en plus larges, qui vont du conflit boursier au scandale politico-financier, en passant par les dossiers sanitaires. Or, nombre d’entre eux ignorent tout du fonctionnement des tribunaux. En face, les avocats sollicités – de plus en plus nombreux et de profils variés – ne sont pas forcément familiers des médias. En parallèle, le risque d’image est perçu comme crucial pour les entreprises. Quand ces dernières ne disposent pas d’agence attitrée, les avocats, qui commencent à comprendre qu’on peut avoir juridiquement raison et médiatiquement tort, deviennent eux-mêmes prescripteurs.
« L’analyse des juristes de Total, selon laquelle le groupe n’était pas responsable juridiquement du naufrage de l’Erika, a été confirmée en tout point par la Cour de cassation dix ans plus tard, mais entretemps, quel désastre pour l’image de Total, qui reste pour toujours associé à la marée noire », rappelle le consultant Christophe Reille, associé de l’agence Footprint, pour qui cette affaire est l’emblème du “crash” de communication dans un dossier judiciaire. Car si le temps de l’avocat se compte en années, celui du communicant est calqué sur l’instantanéité des médias. « C’est tout de suite qu’il faut agir, dès l’annonce du sinistre, de la garde à vue, de l’instruction, de la mise en examen… Après, c’est trop tard, poursuit le consultant. L’avocat déploie de nombreux faits et arguments, tandis que le public raisonne en mode binaire – coupable/innocent, vrai/faux – et ne peut entendre qu’un argument, deux au maximum. »

Préserver les intérêts de l’entreprise de façon plus large
Au fil du dossier, le communicant se positionne en tant qu’interface obligée entre les journalistes et son client, capable de fournir les informations techniques liées au dossier, de faire de la pédagogie, de rectifier des présentations inexactes et, si besoin, d’organiser des entretiens soigneusement ciblés entre des journalistes bien choisis et des interlocuteurs de l’entreprise préalablement entraînés. Tout en restant au service de la stratégie judiciaire, le communicant assure de façon plus large la préservation des intérêts et de la réputation de l’entreprise auprès des salariés, clients, fournisseurs et autres partenaires. Et même des personnalités politiques : « Un politique qui dit une contre-vérité sur un dossier d’actualité, cela peut être calamiteux », confie Guillaume Didier, ancien juge d’instruction, porte-parole du ministère de la Justice de 2007 à 2010, et aujourd’hui associé de l’agence de conseil en stratégie d’information Vae Solis. Pour lui, la communication judiciaire ne se limite pas à la presse mais englobe tous ceux qui doivent entendre le message de son client. Avec une avocate, il développe une offre en communication “de crise”, et s’est notamment occupé de Spanghero quand a éclaté l’affaire de la viande de cheval en 2013. « Il faut savoir rester modeste mais il est clair qu’un avocat qui arrive avec une presse favorable pour son client se sent forcément plus à l’aise que dans la situation inverse », résume Stéphanie Prunier, chez Havas Legal & Litigation.

Sous le regard des juges
Reste que, même pratiquée par des professionnels, la communication demeure un exercice risqué aux bénéfices parfois incertains. La “part d’ombre” plaidée par Jérôme Cahuzac à la télévision a-t-elle convaincu le public ? Cette confession impudique aura-t-elle un impact sur son procès ? Quid des menaces de Jérôme Lavrilleux qui ont suivi sa confession au bord des larmes sur BFM TV ? Le consultant Guillaume Didier met en garde : « La communication est importante dans ce type d’affaires mais, quand on parle aux médias, il ne faut pas oublier de s’inscrire en totale cohérence avec la stratégie judiciaire car on est lu non seulement par le grand public et les gens que l’on connaît mais aussi, et surtout, par ses juges. » L’obsession de livrer “sa” vérité aux médias peut ainsi avoir des conséquences ravageuses, comme en témoigne le cas de Jérôme Kerviel : dans son jugement d’octobre 2010, le tribunal correctionnel de Paris condamne en des termes très durs la communication du prévenu, lui reprochant – fait unique dans les annales judiciaires – d’avoir « mené une campagne de communication, prenant à témoin cette fois-ci l’opinion publique, véhiculant l’image d’un individu en quête d’anonymat, antinomique avec le retentissement qu’il s’est attaché à donner à l’affaire dans les médias au cours des différentes phases de l’instruction et à l’approche de son procès, voire pendant celui-ci ».
Loin de faire profil bas, Jérôme Kerviel n’a eu de cesse de développer sa communication, jusqu’à son extravagant retour de Rome à pied après une rencontre surmédiatisée de quelques secondes avec le pape. Et si l’Histoire finissait par lui donner raison ? Depuis plusieurs mois déjà, la Cour de cassation réfléchit à l’étendue de son contrôle et envisage de s’autoriser à tenir compte d’éléments extérieurs à la stricte application du droit. D’une certaine manière, le Premier président de la cour, Bertrand Louvel, convient que l’incompréhension du public concernant les 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts réclamés au trader a pu entrer en ligne de compte dans les raisons qui ont poussé la Cour à changer sa jurisprudence et décider que la négligence de la banque pouvait limiter son droit à réparation. Ce qui pose la très inquiétante question du pouvoir des médias et, à travers eux, du lobbying, sur le cours de la justice. En 1913, lors du procès de la Bande à Bonnot, l’avocat Vincent de Moro-Giafferri s’était écrié : « L’opinion publique ? Chassez-la cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche ! C’est elle qui, au pied du Golgotha, tendait les clous aux bourreaux, c’est elle qui applaudissait aux massacres de septembre et, un siècle plus tard, crevait du bout de son ombrelle les yeux des communards blessés… » Elle est aujourd’hui bel et bien installée dans les prétoires.


* Petit traité d’argumentation judiciaire et de plaidoirie, François Martineau, Éditions Dalloz, 2015-2016.

Olivia Dufour

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