Thé ou café: comment prenons-nous nos décisions ? – Saison 2

Par William CARGILL - Fondateur de deinceps

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Dans la précédente fiche pratique Thé ou café du 24 novembre 2017, nous nous sommes penchés sur les éléments qui entrent en jeu lors de la prise de décision personnelle. Mais que se passe-t-il lorsque la prise de décision devient collective ? Qui décide réellement ? Celui qui parle le plus fort ? Le plus puissant ? Le plus réfléchi ? Quels sont les rouages de notre raisonnement ? Comprendre les enjeux d’une décision commune est primordiale pour qu’elle soit réussie et que chacun s’y retrouve pleinement.

Chat ou tigre ? Quand les personnalités entrent en jeu

Nous le savons tous, les émotions de l’un ne sont pas nécessairement celles ressenties par l’autre.

Certains sont plus attentifs aux aspects humains, d’autres aux aspects rationnels. Certains sont plutôt à l’aise avec le fait de prendre des décisions, d’autres le sont moins, voire pas du tout. Certains ont besoin de temps pour décider, d’autres sont très intuitifs et prennent leur décision dans l’instant. Surtout, certains aiment partager la décision, d’autres s’y refusent. Les personnalités jouent donc un rôle considérable.

Le tigre prend souvent le pas sur le chat. Et si la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure, celui qui s’affirme le plus a tendance à l’emporter.

Les « jeux de rôles » sont ainsi au cœur du processus de prise de décision. Et moins les règles de fonctionnement sont claires, plus les jeux de rôles sont présents !

L’environnement influe sur le processus de décision


Si la personnalité compte dans la prise de décision, le processus diffère également en fonction d’une part du cadre (personnel, interpersonnel, groupe, organisation…), et d’autre part selon le contexte (familial, amical, associatif, professionnel…).

Prenons l’exemple d’une « bande de copains »; c’est le plus souvent le « chef » ou le « leader » qui va être le principal vecteur dans la prise de décision. Les membres de la bande suivent la décision du chef sans broncher. Pas de règle exprimée, mais tout le monde s’accorde à suivre le chef.

A l’inverse, dans un conseil d’administration, les statuts ou le pacte d’actionnaires règlent le processus de décision: le nombre de voix dont dispose chacun conditionne la prise de décision et le majoritaire finit par prendre la décision pour les autres.

La formation influe également sur la prise de décision

La formation de juriste, très axée sur la réflexion individuelle, conditionne dans une large mesure les praticiens du droit à la prise de décision sur un mode principalement individuel. Partager la décision est en effet souvent vécu comme la reconnaissance d’une lacune ou d’une incompétence « je dois demander aux autres car je ne suis pas sûr de moi »…

Partager la décision peut aussi être vécu comme un abandon de pouvoir: dans nombre de cabinets d’avocats, ce n’est pas la règle fixée par les statuts qui s’applique dans le processus de décision. Un associé qui réalise un très gros chiffre d’affaires va ainsi s’autoriser à prendre seul des décisions qui engagent pourtant tous ses associés.

Privilégier la décision collective à la décision individuelle

Toutes les études scientifiques le prouvent, la décision collective est préférable à la décision individuelle sur de multiples aspects. Les médecins, eux aussi habitués dans leurs études à la réflexion individuelle, l’ont pourtant compris et ont mis en place dans l’univers hospitalier, le « staff », réunion où les cas délicats sont abordés en groupe pour une prise de décision reposant non plus sur les compétences d’un seul médecin mais de plusieurs, souvent en mélangeant les spécialités.

Les juristes ont donc tout intérêt à privilégier la décision collective. Non seulement parce que cela permet de diversifier les compétences mais aussi parce que leurs décisions ont des répercussions sur les autres membres de l’entreprise ou du cabinet.

Le recrutement, un bon exemple de prise de décision en commun

Si les personnalités des uns et des autres et l’environnement jouent pleinement dans le processus de décision, il est néanmoins a minima souhaitable de fixer les règles de prise de décision dans certaines situations. S’il n’est pas utile de toutes les recenser, il est intéressant d’en illustrer certaines correspondant à des situations très concrètes.

Un premier exemple concerne le recrutement de collaborateurs dans un cabinet d’avocats. Le recrutement est un sujet sensible dans la mesure où il consiste à ajouter un membre à l’écosystème, lequel va devoir s’adapter et se réorganiser en fonction du nouvel entrant. C’est un effet dit systémique, car il influe sur tout le système : la structure.

Dans une structure unipersonnelle, la décision revient à l’unique individu qui compose la structure. Il ne peut se fier qu’à lui et processus individuel et collectif se confondent. Notons toutefois que le recrutement a pour conséquence immédiate de changer le contexte: avec le nouvel entrant, on passe d’une situation individuelle à un système constitué de deux individus.

Dans une structure regroupant plusieurs associés, processus individuel et collectif sont décorrélés. Et pour le recrutement en particulier, les règles de prise de décision ne sont pas toujours, pour ne pas dire jamais, les mêmes que celles prévues aux statuts pour les votes.

La mise en place de modalités de décision, un facteur de cohésion

Dans un processus de recrutement sans règles claires et définies au préalable, il y a fort à parier que chacun prenne seul la décision de recruter pour son équipe, selon ses propres critères, sans se soucier des impacts de sa décision sur l’écosystème de la structure.

Or, le nouveau collaborateur (ou collaboratrice) ne sera pas membre de la seule équipe qui l’a recruté(e), mais bien de la structure entière. Il occupera un bureau, partagera les activités communes à tous les membres du cabinet, influera le cas échéant sur l’ambiance du cabinet tout entier, sera l’un de ses représentants vis à vis de l’extérieur… sans parler des conditions de sa rémunération qui seront parfois en décalage avec d’autres équipes du même cabinet.

Laisser chacun recruter seul dans son coin, c’est se priver de l’intelligence collective, instaurer des critères de sélection des collaborateurs totalement hétérogènes au sein d’une même structure et augmenter considérablement le risque d’échec du recrutement.

Le développement passe par la mise en place de règles de décision communes

On le voit bien, la prise de décision dans un environnement collectif doit répondre, a minima, à deux impératifs. Le premier est que les règles et modalités de la prise de décision doivent être universelles et fixées au préalable. Surtout, et c’est le second impératif, ces règles et modalités doivent être appliquées par tous. Si certains s’en affranchissent, l’absence de décision collective entraînera, par voie de conséquence, la disparition du collectif.

En composant l’équipe de France qui a remporté la Coupe du Monde en 1998, Aimé Jacquet avait pris soin d’écarter des joueurs très talentueux, mais incapables de se fondre dans un collectif. Largement critiqué au début de la compétition pour avoir écarté des icônes au palmarès éloquent, le choix d’Aimé Jacquet fait aujourd’hui figure de cas d’école.

Pour permettre le développement harmonieux d’une structure, seule la mise en place de règles de prise de décision claires, précises, applicables à tous et appliquées par tous peut permettre de faire émerger un collectif et de passer de l’homme orchestre à l’orchestre philharmonique où chacun joue sa partition avec talent et plaisir.