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LA LETTRE DES JURISTES D'AFFAIRES
Qu'en a-t-il été dans les autres entreprises ?
Myria Saarinen : La situation dépeinte pour Total reflète ce que j'ai pu constater avec les autres grands groupes : le nouveau principe d'accountability les a en particulier obligés à repenser le flux des données, depuis la collecte, et surtout la manière de documenter ce flux, avec des process écrits plus contraignants. Pour les sociétés chez qui la gestion des données personnelles était moins structurée, la tâche s'est révélée forcément plus complexe. C'est d'ailleurs l'un des enseignements de cette première année post-RGPD : alors que le texte avait été présenté comme une avancée marquant la fin des formalités administratives, et donc de la paperasserie, dans les faits, on en est loin ! Le RGPD est générateur de plus de documentation, certes non destinée à être partagée avec les autorités, sauf en cas de demande ou de contrôle : registre des traitements, documentation du consentement, process pour l'analyse d'impact, pour les data breaches, pour la prise en compte des droits des personnes, pour la mise en place du privacy by design, etc. Une autre interrogation récurrente que j'ai pu constater auprès des grands groupes internationaux au cours de cette première année de vie du RGPD était de savoir si celui-ci ne pouvait finalement pas servir de référentiel pour l'intégralité de leurs opérations de traitement, y compris en dehors de l'Europe, afin de simplifier leur politique globale de gestion des données personnelles. Certains ont en effet opté pour cette solution.
Sur le cas spécifique des DPO, les entreprises souhaitant en recruter étaient confrontées l'an dernier à une pénurie de candidats. Comment se sont-elles adaptées ? La situation a-t-elle évolué depuis ?
Myria Saarinen : Certains de mes clients ont effectivement rencontré des difficultés pour trouver le bon candidat. Ce faisant, ils ont souvent opté pour des candidats en interne, en privilégiant leur connaissance de l'entreprise et en assurant ensuite leur formation sur la matière des données personnelles. À l'avenir, la donne pourrait toutefois évoluer. Le DPO représentant indiscutablement un métier en devenir, des formations universitaires commencent à se mettre en place. Preuve de l'intérêt croissant des jeunes pour cette profession, et pour la thématique de la protection des données personnelles en général, depuis quelques mois il n'y a pas une semaine au cours de laquelle je ne reçois pas de candidatures de stage ou de collaboration dans mon département. Ce n'était pas le cas quand j'ai commencé à pratiquer cette matière il y a vingt ans !
Anne-Sophie Nibert : Chez Total, nous avons nommé, pour rester près du terrain, des DPO au sein des sociétés concernées plutôt qu'un DPO unique au niveau groupe. Compte tenu du fait qu'il est complexe pour un individu de maîtriser toutes les compétences nécessaires à la fonction (comme la sécurité des systèmes d'information ou le droit de la protection des données personnelles), nous travaillons en réseau. Les DPO peuvent s'appuyer sur d'autres experts du groupe et sur le support fourni au niveau groupe ou de leur branche d'activité. Dès lors, le DPO doit être avant tout un bon pédagogue, de manière à pouvoir embarquer les équipes opérationnelles malgré les contraintes qu'impose le programme.
En janvier dernier, la CNIL a prononcé une amende record à l'encontre de Google (50 millions d'euros) pour non-respect du RGPD. Cette décision marque-t-elle selon vous un tournant dans l'approche des autorités qui, après avoir annoncé leur intention d'accompagner les entreprises, auraient dorénavant décidé de sanctionner sévèrement toute dérive ?
Myria Saarinen : À ce jour, la sanction prononcée à l'encontre de Google constitue l'unique sanction prononcée par la CNIL sur le fondement du RGPD. En conséquence, il est délicat de tirer des conclusions générales de cette seule sanction même si, indiscutablement, la CNIL souhaitait frapper vite et fort. Par ailleurs, même s'il s'agit d'un montant record, cette somme de 50 millions d'euros est plutôt faible au regard de la sanction maximale prévue par le RGPD, susceptible d'atteindre jusqu'à 4 % du chiffre d'affaires mondial du groupe. En tout état de cause, la CNIL vient d'annoncer qu'elle se montrerait inflexible sur la conformité au RGPD. Reste qu'elle est forcément bridée par les moyens financiers et humains, limités, qui lui sont accordés.