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Anne PORTMANN
La communauté des juristes doit aussi prendre à bras-le-corps la révolution que constitue la transformation digitale. Cette transformation, c'est un changement dans la manière de travailler, plus profond que la simple implémentation de nouveaux outils. Dans sa vision, le digital n'est qu'un prétexte et il faut le comprendre comme un des éléments d'une mutation plus générale. Pour cette raison, Laure Lavorel ne croit pas en l'avenir du juriste-développeur. Il faut simplement que les informaticiens connaissent les besoins des juristes, lesquels ne doivent pas avoir peur des legaltechs. « En d'autres termes, nous n'aurons pas besoin de construire la voiture, il faudra juste apprendre à la conduire. » Laure Lavorel vient d'ailleurs de mettre sur pied, au sein du Cercle Montesquieu, « La Factory », une plateforme d'échanges, destinée à fédérer les directeurs juridiques sur leurs projets de digitalisation. L'entité a l'ambition de travailler avec des legaltechs et la mutualisation des efforts des juristes permettra à celles-ci d'adapter leurs offres. « Laure Lavorel a une vision résolument tournée vers l'avenir », dit d'elle Nicolas Guérin, secrétaire général d'Orange, qui l'a côtoyée plusieurs années au sein du Cercle Montesquieu. Sur le plan plus personnel, il salue la femme « passionnée, très impliquée et remplie d'idées, qui adore débattre ».
Grand jeté
Selon elle, l'un des enjeux de la transformation du métier sera la vitesse. Les directions juridiques doivent apprendre à donner des avis fiables en moins de temps. Dans cette perspective, les nouveaux outils technologiques leur permettront de se concentrer sur le diagnostic plutôt que sur les moyens. « Mais ce sont des outils d'aide à la décision, pas des outils de décision. » Elle attire d'ailleurs l'attention sur le fait que ces nouvelles technologies, en particulier dans le domaine prédictif, ne travaillent qu'en référence à des cas passés. Tout revirement, toute disruption est impossible dans ce cadre. Ce sera au juriste, à l'humain, d'être créatif, d'intégrer l'intelligence émotionnelle et la confiance liées au dossier et éventuellement d'innover. « Il faut se souvenir que, si l'on se place du point de vue statistique, l'appel du 18 juin n'aurait jamais pu être prédit, car c'est un acte disruptif », rappelle Laure Lavorel. Cette créativité va, pour elle, de pair avec l'éthique. À cet égard, les avocats, avec leur culture ancienne de l'éthique et de la déontologie, ont une carte majeure à jouer. Les juristes d'aujourd'hui, à l'image des commerciaux, ne doivent pas pratiquer le « one shot » ou la politique de la terre brûlée. Au contraire, ils doivent devenir garants de la parole donnée et de la signature, travailler en mode collaboratif. « Même la logique du win/win est dépassée et les juristes doivent apprendre à travailler ensemble pour savoir comment faire mieux.La vision du juriste comme le doorkeeper, comme le “Monsieur NON” qui empêchait les opérationnels de faire des bêtises, est aujourd'hui surannée », analyse-t-elle. Aujourd'hui, le juriste anticipe, analyse les risques en amont. La créativité et l'innovation, antiennes connues dans le monde juridique moderne, Laure Lavorel les a toujours appliquées. « J'ai l'impression d'avoir toujours fait du legal design » dit-elle quand le sujet est évoqué.Elle révèle avoir réalisé, avec ses opérationnels, des trainings de compliance sous forme de pièce de théâtre ou de jeux de rôle. « L'humain est au cœur de tout. C'est pour cette raison que l'intelligence émotionnelle est très importante. » Elle dit avoir compris cela de manière aiguë, lors de son passage au tribunal de commerce, en étant notamment confrontée aux faillites.
Pas de deux
C'est parce qu'elle a exercé ces trois fonctions (avocat, juriste et juge consulaire) et qu'elle est passée de l'une à l'autre que Laure Lavorel se sent légitime à œuvrer en faveur d'une communauté de juristes unique et à apporter sa contribution aux débats sur la grande profession du droit. « Il est indispensable d'assouplir les corporatismes », martèle-t-elle. Nicolas Guérin estime que son parcours lui donne « une vision très moderne de ces trois métiers qu'elle a tous exercés. Elle est l'emblème de la grande profession du droit ». Frank Gentin, ancien président du tribunal de commerce, qui a connu Laure Lavorel comme juge consulaire sous sa juridiction, et qui a également eu l'occasion de la côtoyer à l'occasion d'évènements associatifs, salue « sa vision à 360º, qui est rare ».
Celle qui pourrait porter le bonnet de Marianne de la grande profession du droit estime que la réunion des professions est un enjeu d'attractivité de Paris comme place de droit et qu'il y va du dynamisme de l'économie. Elle plaide en faveur d'une évolution des mentalités et déplore la césure entre avocat et juristes. Dans le cadre de l'association « Le Barreau en entreprise », qu'elle a initiée en 2010, elle s'est attachée à construire des ponts entre les deux professions. Considérant que le juriste est au plus proche des besoins et des attentes des opérationnels, car il vit au sein de l'entreprise, elle exhorte également les avocats à trouver leur place et à se rapprocher de leurs clients. Elle estime que les avocats, parfois dans le déni de la transformation digitale et dans la crainte de perdre des marchés, ont tendance à confondre le projet et l'outil pour le mener à bien. Si beaucoup d'avocats voient le fait de fusionner les professions comme une menace pour eux, Laure Lavorel considère, au contraire, le risque de voir les juristes d'entreprise se détourner des avocats. Les juristes se réinventent, c'est désormais aux avocats de se remettre en question. Et pourquoi ne pas rendre leur robe aux juristes qui ont été avocats ? « C'est ainsi partout, avocats et juristes ont un avenir commun. Nous devons construire le juriste de demain tous ensemble. ».