
© © Claire Demoute
Par
Laura Dray
Il y a des carrières qui suivent une trajectoire toute tracée. Et puis il y a celles qui bifurquent, s'autorisent les détours, épousent les hasards heureux. Celle de Caroline Sitbon appartient clairement à la seconde catégorie. Une carrière faite de croisements, entre le droit, la science et l'humain, guidée par une seule ligne directrice : la curiosité.
COMME UNE ÉVIDENCE
Caroline Sitbon est née dans un petit village du centre de la France. Une enfance à la campagne, libre et insouciante, qui forge très tôt un rapport particulier au monde. « J'ai grandi et étudié mon baccalauréat dans les arbres », sourit-elle encore aujourd'hui. Une image qui dit tout : l'indépendance, l'audace, l'envie d'aller voir plus loin que l'horizon. Très jeune, pourtant, une certitude s'impose. À douze ans, elle sait déjà qu'elle sera avocate. Après le baccalauréat, elle quitte la campagne pour Paris, et rejoint l'université Paris II Assas. Un parcours académique exigeant : DEUG, puis DEA en droit des affaires et droit économique. Le sérieux des études n'éteint pas sa curiosité, il l'alimente. Elle prête serment en 1994. Très vite, elle plonge dans le droit des affaires, le M&A, le droit de la concurrence et les dossiers structurants. Le métier d'avocate la passionne : la confrontation intellectuelle, la stratégie, la relation au client.
BARCELONE, OU L'ART DE SE RÉINVENTER
En 2000, son mariage la conduit à s'installer à Barcelone. Elle met alors un terme à une phase professionnelle parisienne et ouvre un nouveau cycle. Elle y apprend le catalan et découvre la ville autrement : par l'art. Cours de dessin, de peinture, de photographie. Miro, Tàpies, Picasso. « Je suis une fan absolue d'art », confie-telle avec l'enthousiasme qui la caractérise. Cette immersion nourrira durablement son regard sur le monde, sur la créativité, sur la manière d'aborder les problèmes autrement. Et c'est d'ailleurs à Barcelone que s'opère un tournant décisif. Elle y rencontre la directrice juridique de Sanofi qui lui propose de rejoindre l'équipe juridique du groupe de santé à Barcelone, avant de retourner vivre à Paris. Le secteur pharmaceutique lui était jusque-là étranger. Trop scientifique, pensait-elle. Mais elle se trompait. D'un coup, tout s'aligne et la bouleverse : comprendre des pathologies, dialoguer avec des chercheurs, saisir le lien entre le droit, la réglementation, la science et le patient. « Comment améliorer la vie des autres ? » devient alors son fil rouge.
LE DROIT COMME FONCTION STRATÉGIQUE
« La chance joue un rôle, mais elle favorise surtout celles et ceux qui savent la saisir », explique Caroline Sitbon en indiquant avoir rejoint le groupe Pfizer en 2001. Elle y découvre un univers où le juridique n'est pas un centre de coûts mais un levier de performance. Elle travaille sur des médicaments cardiovasculaires majeurs, au cœur d'équipes commerciales et marketing qu'elle qualifie de brillantes. C'est là qu'elle comprend une leçon essentielle, qui ne la quittera plus : « dire « non » ne sert à rien. Il faut penser « solution », savoir dire « oui », en trouvant des réponses innovantes pour rendre les demandes possibles, au regard du droit ». Accompagner le business, le structurer, l'éclairer. Sa trajectoire se fait résolument internationale : Barcelone, les États-Unis, le Canada. Elle prend ensuite la tête des opérations juridiques et commerciales avec une équipe intervenant dans une trentaine de pays. Elle apprend le droit anglais pharmaceutique, manage des profils très divers, développe une vision globale. Sa curiosité est sans limites : « Elle m'a permis de sortir de ma zone de confort et de construire une vision internationale ».
En 2008, elle rejoint GlaxoSmithKline (GSK) comme directrice juridique France. Usines, R&D, activités pharmaceutiques : le poste est stratégique. Très vite, on lui confie des projets de M&A d'envergure. Puis elle est promue directrice juridique Europe, avec un rythme intense, des allers-retours constants à Londres. Elle met en place des plans de compliance, développe une approche structurée du droit de la concurrence, et surtout, elle façonne sa vision de la fonction juridique : contributive, innovante, créatrice de valeur. Et l'un des moments les plus marquants de sa carrière se joue à cette époque, au moment de la pandémie du Covid-19. Alors qu'elle travaille d'arrache-pied pour permettre l'accès à des traitements pour les formes sévères de la maladie malgré les confinements, elle reçoit des messages de gratitude illustrant alors combien le droit est « un outil au service de l'humain ».
IPSEN : LA GENERAL COUNSEL COMME PARTENAIRE STRATÉGIQUE
En septembre 2024, Caroline Sitbon rejoint Ipsen en tant que vice-présidente des affaires juridiques. Le groupe pharmaceutique est leader au niveau mondial sur la mise au point de médicaments innovants en oncologie, maladies rares et neurosciences. Avec plus de 5 000 collaborateurs dans 42 pays et 3,2 mds€ de chiffre d'affaires au 31 décembre 2025, Ipsen se distingue aussi par son portefeuille de R&D durable et par sa croissance externe. Elle est aujourd'hui vice-présidente exécutive – group general counsel et secrétaire générale. Elle aborde son rôle avec conviction. Elle a actuellement sous sa responsabilité les équipes juridiques – legal ops, legal affairs, sites de production, M&A & licensing, litiges – business éthique, IP, global security, gouvernance, risque et assurance, basées dans le monde entier. Les défis sont nombreux. Le contexte macroéconomique sous forte pression a profondément fait évoluer la fonction juridique : inflation, contraintes croissantes sur les prix des médicaments, mutations des politiques de remboursement, instabilités géopolitiques. « Le droit ne peut plus se penser isolément », dit-elle. Désormais, les risques se lisent de manière transversale, à l'intersection du réglementaire, de la finance, de la stratégie et de la réputation. Le juridique devient alors un acteur clé des décisions stratégiques : allocation du capital, structuration des partenariats, anticipation des évolutions réglementaires, notamment en Europe et aux États-Unis, avec un impact direct sur la performance du groupe. Compréhension business, vision globale, capacité de communication, anticipation et rigueur sont indispensables. Et c'est là que les capacités de la general counsel se révèlent. Car fidèle à sa façon d'exercer, Caroline Sitbon défend une approche pleinement opérationnelle du droit. Pour elle, le juriste n'a pas à attendre l'information : il va à sa recherche, la trouve et traduit ses impacts en interne au sein des différentes équipes de l'entreprise. Il irrigue la stratégie, s'informe constamment sur une réglementation très stricte et en perpétuelle évolution.
Cette transformation est enfin accélérée par la technologie, qu'elle considère comme un levier central du métier. D'un côté, les outils digitaux renforcent l'efficacité opérationnelle et recentrent les équipes sur les sujets à forte valeur ajoutée. De l'autre, le juridique est directement impliqué dans l'innovation : données de santé, intelligence artificielle, essais cliniques décentralisés, cybersécurité. « Notre rôle n'est plus seulement d'encadrer, mais de construire avec les différentes équipes », lance-t-elle.
Sa vision du leadership est cohérente avec cette approche : s'entourer de profils plus experts, hybrides ou complémentaires, favoriser l'apprentissage continu et se concentrer sur l'essentiel : « bien s'entourer, c'est se donner les moyens d'être pleinement à sa place de leader ». Aujourd'hui, la group general counsel d'Ipsen pilote une « general counsel team » unifiée et qui intègre les enjeux de compliance, de gouvernance, d'IA. Elle a même mis en place des outils pour mesurer la performance des équipes juridiques permettant de comprendre ses contributions directes à la création de valeur. L'intelligence collective est au cœur de son management. « Mon équipe est cohésive et innovante, facteurs clés de la performance », dit-elle en souriant avec fierté. Les voir évoluer, accéder à des responsabilités, grandir professionnellement est, pour elle, l'un des accomplissements les plus forts de sa carrière.
UNE VISION HUMANISTE DU SUCCÈS
Caroline Sitbon est convaincue de l'importance, en particulier dans les métiers du droit et de la gouvernance, de s'appuyer sur des modèles féminins aux parcours solides et assumés. À ses yeux, la transmission ne consiste pas seulement à partager des réussites, mais aussi à rendre visibles les doutes, les hésitations et les fragilités qui jalonnent l'accès aux fonctions de direction.
Dans un environnement juridique où la décision se prend souvent dans l'incertitude, avec de fortes conséquences et de grandes responsabilités, cette capacité à reconnaître ses zones de vulnérabilité participe, selon elle, à un leadership authentique et responsable. La confiance en soi ne relève pas d'un acquis immédiat, elle se construit avec le temps, l'expérience et l'exposition progressive aux responsabilités. Une conviction profondément ancrée dans son parcours de general counsel. Sa devise : « sky is the limit », à condition d'oser regarder au-delà de l'horizon…
PORTRAIT CHINOIS
• Un film :Les Tontons flingueurs, pour ses dialogues cultes, à la fois drôles et redoutablement percutants.
• Un livre :L'Exécution de Robert Badinter, pour la force des convictions et la profondeur de l'humanisme.
• Une musique : Toutes les musiques, avec une prédilection pour les cordes. Guitariste de longue date, elle évoque notamment une rencontre marquante au Maroc, à Fès d'un vieux musicien jouant du oud. Elle aime beaucoup Asturias (à la guitare).
• Une œuvre d'art : La Sagrada Família de Gaudí
• Un lieu : Barcelone, sa ville de cœur.
• Une association : « Anno's Arts » qu'elle a fondée, et qui est engagée auprès d'enfants vivant dans les bidonvilles en Afrique, particulièrement au Kenya, à travers des activités artistiques et culturelles (cirque, musique, danse africaine et contemporaine). Un lieu d'expression et de reconstruction, qui a permis à certains enfants d'accéder à la scolarité. « Le regard et le sourire des enfants que nous soutenons au Kenya reste inoubliable », dit-elle.