
Emmanuelle Levine
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Laura Dray
Ayant grandi en région parisienne, Emmanuelle Levine n'en a pas oublié pour autant ses origines diverses ni son attachement à la pluralité. D'origine égyptienne et polonaise, cette richesse culturelle, qu'elle revendique aujourd'hui comme une véritable force, a façonné sa manière d'appréhender le monde et le droit. Naviguer entre différents environnements, comprendre des logiques multiples, adopter une grille de lecture souple et non figée : autant de qualités qui irriguent aujourd'hui sa pratique professionnelle.
UNE VOCATION NÉE LOIN DES ÉVIDENCES
Très tôt, une forme d'évidence s'impose chez Emmanuelle Levine. « Personne n'avait fait d'études de droit dans ma famille, mes parents étaient commerçants, mais j'avais depuis toujours cette forte appétence à participer à la “cité”, au sens grec du terme », précise-t-elle. Ce rapport au droit comme outil d'organisation du collectif oriente ses choix académiques. Dès ses premières années d'études, elle se passionne pour les disciplines qui structurent les rapports entre les individus et la société : droit constitutionnel, philosophie du droit. Après l'obtention d'un DEA de droit des affaires à l'université Nanterre, elle envisage sérieusement d'entamer une thèse ou de devenir magistrate. Mais le contexte de l'époque, marqué par la montée en puissance du droit des affaires et l'influence croissante des pratiques anglo-saxonnes en France, infléchit sa trajectoire. Elle choisit alors de se spécialiser en droit des affaires. Elle intègre HEC, puis l'EFB, et obtient son certificat d'aptitude à la profession d'avocat. Pourtant, elle le reconnaît volontiers : « Je n'étais pas vouée à devenir avocate ».
LES DÉBUTS : APPRENDRE DANS L'INTENSITÉ
À la sortie de sa formation, elle hésite entre cabinet et entreprise. C'est finalement cette dernière voie qu'elle emprunte, en rejoignant Orange France en 2002 en tant que responsable corporate . « Cette époque était extraordinaire : le directeur juridique venait de se séparer très brutalement de sa responsable corporate. J'ai commencé par un CDD, je devais faire mes preuves. En l'espace de quelques mois, j'obtiens un CDI, un concours de circonstances finalement très heureux », rac onte-t-elle. Nous sommes alors au début des années de l'essor du mobile. Le secteur est en pleine mutation, les usages explosent, les modèles économiques se redéfinissent. Dans ce contexte, les directions juridiques deviennent des acteurs clés. Au sein d'une équipe jeune, Emmanuelle Levine évolue dans un environnement à forte intensité. Elle intervient sur des problématiques nouvelles, souvent inédites, mêlant droit des sociétés, structuration de groupes et gouvernance . « Je faisais du corporate avec un portefeuille de filiales chez Orange initialement français, puis très international. En 2005, j'ai rejoint la direction juridique M&A du groupe Orange. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à faire du M&A, principalement en small et mid cap. Cela reste une page importante de ma carrière ». Le M&A impose une compréhension fine des enjeux économiques, financiers, humains et politiques. « Ce que j'aime dans cette discipline, c'est qu'elle permet d'explorer tous les métiers d'un groupe. On ne peut pas faire du M&A sans comprendre les enjeux business, cela impose également de trouver en permanence des solutions », confie-t-elle. Cette première expérience pose les bases de ce qui deviendra le fil conducteur de sa carrière : une approche transverse du droit, au plus près des nouveaux enjeux de la société.
CHANGER D'UNIVERS : LE CHOIX AREVA
Après plusieurs années dans les télécoms, elle fait le choix de changer d'environnement et rejoint Areva en 2009. Un virage significatif, tant les enjeux diffèrent : industrie lourde, souveraineté, nucléaire.
Elle travaille notamment sur les problématiques juridiques de certaines filiales, dont l'une spécialisée dans des activités liées aux réacteurs nucléaires compacts : TechnicAtome (anciennement Areva TA). Mais une réalité plus complexe se cache, celle d'un groupe confronté à des difficultés majeures. « La restructuration d'Areva est l'expérience la plus marquante de mon parcours », affirme-t-elle sans détour. L'opération est d'une ampleur exceptionnelle. Emmanuelle Levine intervient alors dans un contexte d'urgence extrême, avec des enjeux multiples : industriels, économiques, sociaux et politiques. Parmi les opérations emblématiques figure la cession d'un tiers du groupe Areva NP, aujourd'hui Framatome, spécialiste des réacteurs nucléaires à EDF. « J'ai été mobilisée pendant deux ans à plein temps sur cette opération : entre l'entrée de minoritaires qui ne s'est finalement pas faite, le plan d'aide d'État et le plan de départ volontaire, c'est typiquement le genre d'expérience qui vous structure intérieurement, autant professionnellement que personnellement ». Elle est alors en première ligne, en tant que directrice en charge du plan de restructuration. Son rôle ? Piloter les équipes internes, coordonner les conseils externes : avocats, banques, représentants de l'État et intervenir dans un écosystème complexe où il faut prendre une multitude de décisions dans une journée.
Elle revient ensuite à ses premières amours et retourne dans le secteur des télécoms en rejoignant SFR en 2016, au sein du groupe Altice, en tant que directrice juridique. Elle y dirige une équipe d'environ soixante-dix personnes, couvrant un périmètre étendu (télécom et media) : corporate, compliance, marketing, achats, immobilier, contenu etc.
FONCTION ACTUELLE CHEZ LEGRAND
Depuis 2018, Emmanuelle Levine occupe le poste de directrice juridique et compliance groupe chez Legrand, spécialiste des infrastructures électriques et numériques du bâtiment, coté à la bourse de Paris. À ce titre, elle pilote l'ensemble des activités juridiques à l'échelle internationale, en accompagnant les décisions majeures de l'entreprise, notamment en matière de corporate, contrats, contentieux, data privacy. Elle supervise également les assurances et la fonction compliance, veillant à la mise en œuvre de dispositifs de conformité et d'éthique adaptés aux exigences réglementaires mondiales. Par ailleurs, en tant que secrétaire du conseil d'administration, elle joue un rôle central dans la gouvernance du groupe, en sécurisant juridiquement les décisions et en assurant le lien entre les instances dirigeantes et les administrateurs. À ce stade de sa carrière, son rôle prend une dimension pleinement stratégique. Elle ne se contente plus d'accompagner : elle contribue à orienter. « Ce que j'aime, c'est également d'avoir l'opportunité de réfléchir aux missions et à l'organisation de la fonction juridique dans un groupe qui a une feuille de route stratégique claire et ambitieuse ». Elle insiste sur cette capacité d'adaptation permanente. « Vous devez être agile, capable de traiter de sujets très différents avec une exigence constante : comprendre vite, structurer et rendre les décisions possibles », assure-t-elle.
UNE CONCEPTION EXIGEANTE DU MÉTIER
Au-delà des fonctions, ce qui caractérise Emmanuelle Levine est une certaine idée du métier. L'engagement, d'abord. Une implication totale, au service du collectif et de la qualité du travail. « J'aime partager une réflexion, échanger, débattre avec les équipes. C'est essentiel pour moi ». Mais aussi une vision claire du rôle du juriste dans l'entreprise. « Je n'ai jamais aimé ces débats éternels sur la notion de “business partner”, lance-t-elle . Dans les faits, la réponse est évidente : les directions juridiques participent et influencent les décisions stratégiques ». En effet, les directions juridiques ne se contentent plus de sécuriser : elles structurent, accélèrent, orientent. Les périmètres s'élargissent : compliance, data privacy, RSE deviennent incontournables . « Les directions juridiques vivent avec leur temps. Elles évoluent, et cela suppose l'acquisition de nouvelles compétences, au-delà des soft skills ». Mais ces dernières restent, selon elle, essentielles : « La prise de parole en public, le leadership, la communication, la capacité à embarquer… Tout cela est indispensable ». Elle insiste également sur l'importance du collectif. « Il faut s'entourer d'équipes complémentaires, respecter les individualités, aller chercher l'expertise des uns et des autres, tout en partageant un socle commun ».
DES RENCONTRES DÉTERMINANTES, AU CŒUR D'UNE VISION DU DROIT
Durant son parcours, certaines rencontres ont laissé une empreinte particulière. « J'ai eu la chance d'avoir des patrons avec lesquels j'ai eu beaucoup de plaisir à travailler », confie-t-elle avec simplicité. Elle évoque ainsi Régis Turrini, actuellement managing director, chairman d'UBS France, dont elle souligne « sa grande élégance d'esprit », et qui lui a appris à cultiver une forme de recul dans des environnements parfois marqués par la complexité et l'incertitude. À travers cette figure, c'est une certaine idée du métier qui se dessine : exigeante, rigoureuse, mais toujours habitée par une capacité à prendre de la hauteur. Elle reconnaît volontiers combien cette rencontre a contribué à façonner la directrice juridique qu'elle est aujourd'hui : pleine de technicité, de discernement tout en accordant une attention particulière aux collectifs et à la force d'une équipe soudée. Elle se souvient encore de ce premier échange informel : « C'était dans un café parisien, un jour férié. À peine âgée de 40 ans, Régis Turrini m'a donné ma chance en me nommant directrice juridique de SFR ». Un instant décisif, où se rejoignent l'intuition, la confiance et la reconnaissance d'un parcours déjà solide. Comme souvent, dans les trajectoires de dirigeants, les bifurcations majeures tiennent parfois à la simplicité d'un échange, mais engagent, en réalité, des responsabilités considérables.
Chez Areva, la rencontre avec Pierre Charreton marque une autre étape cruciale. Ancien Président d'honneur de l'Association française des juristes d'entreprise (AFJE), il incarne, à ses yeux, une vision particulièrement affirmée du rôle du juriste dans l'entreprise au sens large du terme. Elle le décrit comme un « animal politique », pour reprendre l'expression d'Aristote, capable d'inscrire le droit dans une lecture plus large des rapports de force, des enjeux de gouvernance et des dynamiques institutionnelles. « Il avait une vision très forte et très claire du métier de juriste, j'ai beaucoup appris en l'observant ». À son contact, le droit ne se limite plus à un outil de sécurisation : il devient un instrument d'orientation, un cadre d'action et, parfois, un levier de transformation.
Plus qu'une experte du droit, Emmanuelle Levine est le fruit de rencontres déterminantes et d'expériences multiples qui ont façonné sa vision stratégique et humaine de son métier. Chaque collaboration, chaque expérience a contribué à faire d'elle la directrice juridique et compliance qu'elle est aujourd'hui : une figure de confiance, capable de conjuguer rigueur et anticipation au service d'un groupe du CAC 40.
PORTRAIT CHINOIS
• Un film : Le cinéma de David Lynch, pour son univers poétique et onirique.
• Un livre :La Promesse de l'aube de Romain Gary, pour le lien humain et la construction de soi.
• Une musique : Les études pour piano de Philip Glass, interprétées par Vanessa Wagner.
• Une œuvre d'art :La Porte de la Casbah d'Henri Matisse, pour l'audace du fauvisme et l'ouverture au monde.
• Un lieu : Une salle de yoga.
• Une émotion : L'étonnement, parce qu'il rompt avec l'attendu et met en mouvement la curiosité et la réflexion.
• Un mot : La résilience, capacité à traverser, s'adapter et avancer.
• Définition de la réussite selon elle : Rester alignée avec ses valeurs, conserver son enthousiasme, son énergie, continuer à apprendre, et prendre soin des autres.