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Anne Portmann
Morgane Boucher – prononcer le r final – est une femme solaire. Sympathique, accessible et résolument volontaire, elle avance avec une ambition tranquille mais déterminée. Une énergie communicative qui se lit dans son parcours comme dans sa manière de fédérer, d'oser et de ne jamais s'interdire les pas de côté.
Elle a grandi à Verdun, dans la Meuse, entre un père médecin et une maman infirmière, avec ses deux sœurs, et ne connaissait personne dans le milieu du droit. « Je n'excellais pas vraiment dans les matières scientifiques », avoue-t-elle. Dès lors, quand il s'agit de songer à des études supérieures, c'est le droit qui s'est imposé, un peu par défaut. Elle s'inscrit donc à la faculté de droit de Nancy, mais ne se sent pas capable de présenter le concours de l'École nationale de la magistrature. Elle tente alors l'école d'avocats après une prépa d'été et s'inscrit parallèlement en master 2 de droit de la santé.
C'est dans un laboratoire pharmaceutique à Paris qu'elle fait son stage de PPI, avant d'effectuer son stage de fin d'études au sein du cabinet Vatier . « Je ne connaissais personne, j'avais trouvé ce stage en responsabilité médicale sur le site « Village de la Justice » et je n'avais jamais vraiment mis les pieds dans un cabinet d'avocats », raconte-t-elle. C'est une véritable découverte que l'effervescence du contentieux, avec des expertises, des audiences partout en France, des échanges avec les huissiers, les greffiers, etc. Elle reste au sein du cabinet Vatier pendant cinq ans et y acquiert une expertise pointue . « Nous traitions exclusivement des dossiers de responsabilité médicale et pharmaceutique pour un client unique et nous finissions par devenir des experts dans nos domaines respectifs, », se souvient-elle.
Mais après quelques années, elle a des envies d'ailleurs. Grâce à son ami Kami Haeri, qui est à l'époque associé au sein du cabinet August Debouzy, elle rejoint l'équipe d'Alexandra Cohen-Jonathan. « Le niveau d'exigence était autre, j'avais de nombreux dossiers, très variés », se souvient-elle. Elle découvre d'autres matières du droit et cette ouverture lui plaît.
UNE COMMUNAUTÉ JURIDIQUE
À cette époque, Morgane Boucher devient l'une des figures d'un collectif informel de juristes sur X (anciennement Twitter) : une nouvelle société du barreau parisien, moderne et populaire, qui apparaît en parallèle du milieu mondain ordinal, encore marqué par des codes parfois surannés. Aux côtés de magistrats, de journalistes, cette communauté juridique composée de toutes les professions du droit et de la justice aborde très librement, mais avec pédagogie, les sujets de société et d'actualité. Guillaume Didier, ancien magistrat et ancien porte-parole du ministère de la Justice, désormais président de l'agence de communication Forward, qui est devenu un proche, décrit une personnalité rayonnante, à la joie communicative, mais aussi profonde . « Sur les réseaux sociaux notamment, elle a réussi à montrer que la communauté juridique pouvait être drôle et fine, et elle a contribué à l'intérêt des jeunes pour la justice et le judiciaire », remarque-t-il. L'actuelle présidente du Conseil national des barreaux, Julie Couturier, qui a été bâtonnière de l'Ordre des avocats de Paris, salue son approche novatrice de la profession, sa culture de la communauté et décrit une femme « généreuse et fédératrice ». Elle constate que Morgane Boucher va vite, très vite, et possède une forme rare de clairvoyance.
Après quelques années, la jeune avocate décide de rejoindre le cabinet Gide Loyrette Nouel et l'équipe de Capucine Bernier. « Le cabinet était très structuré et très accueillant pour les collaborateurs », raconte-t-elle. Elle considère que c'était une vraie chance pour elle d'exercer dans ce genre de structure, qu'elle qualifie de « rassurante et respectueuse », au moment de la crise sanitaire et des confinements. Morgane Boucher progresse fortement dans sa pratique dans un univers très exigeant mais, après quelques années, elle a soif de variété et veut changer de cap. Elle l'avoue volontiers : « Au bout d'un certain temps, j'ai besoin de changement ».
RACCROCHER LA ROBE POUR ÉLARGIR SES HORIZONS
L'avocate a envie de s'orienter vers l'entreprise : dans la communication de crise, ou dans une direction juridique. Elle sollicite plusieurs cabinets de chasseurs de tête qui lui recommandent de revoir ses ambitions à la baisse. C'est à la faveur d'un déjeuner avec une amie institutrice, qui lui glisse l'idée de regarder tout simplement sur le site de l'Apec, qu'elle tombe sur l'annonce d'une entreprise – Bureau Veritas, mais elle l'ignore encore – qui cherche un directeur juridique pour la France. « J'ai d'abord trouvé cette idée d'aller le site de l'Apec un peu incongrue, sans doute par snobisme, et puis je me suis dit que rien n'arrivait pas hasard. En rentrant chez moi, j'ai consulté le site », confie-t-elle. Elle contacte le chasseur de tête et est très rapidement embauchée au sein de l'entreprise française spécialisée dans les essais, l'inspection, l'audit, et la certification.
Elle se plaît immédiatement à la tête du service juridique français qui compte 35 personnes, où elle prend notamment en charge le contentieux de la responsabilité décennale, mais aussi beaucoup d'autres thématiques comme la compliance, le corporate, les risques et les assurances. De la diversité, c'est justement ce qu'elle recherchait ! Morgane Boucher avoue qu'elle s'étonne d'une idée reçue sur la fonction de direction juridique, celle, répandue, qu'on travaillerait moins en entreprise . « Ce n'est pas vrai du tout ! », sourit-elle. C'est un foisonnement permanent qui lui convient au sein d'un groupe où la direction juridique est respectée et très écoutée.
Pour elle qui aime bouger, évoluer au sein d'une entreprise semble être l'idéal. D'ailleurs, depuis le mois d'octobre 2025, elle a rejoint la direction juridique groupe en qualité de group legal operation excellence director. À ce titre, elle est chargée d'une mission de transformation de la fonction juridique au sein du groupe. « Je suis en fin de phase d'observation, où j'identifie tous les métiers de la direction juridique partout dans le monde, les procédures, les outils internes, et surtout l'intégration de l'IA dans nos pratiques etc. », révèle-t-elle. Une mission qui lui ressemble car elle lui permet une vision transversale et internationale du groupe et de la fonction juridique et d'aller à la rencontre de ses collègues.
Plus que tout, Morgane Boucher aime échanger et, alors qu'elle était très active au sein de la communauté des avocats, elle n'envisageait pas de renoncer à l'entraide et à solidarité qui existait dans son ancienne profession. « Cette camaraderie m'a d'abord manqué », dit-elle. C'est ce qui l'a poussée à rejoindre l'AFJE dont elle est aujourd'hui administratrice et où elle trouve un terreau favorable aux rencontres avec ses homologues. « Le métier d'avocat est un métier de mimétisme, et il est courant de rencontrer ses pairs, de se trouver des modèles, de partager sur nos doutes et nos pratiques. Il y a une forme de compagnonnage qui est fluide et intégrée. C'est beaucoup plus compliqué en entreprise. Lorsque vous arrivez, personne ne vous donne les règles du jeu, vous devez les découvrir vous-même », observe-t-elle, regrettant encore l'absence, en France, d'un véritable corps de juristes d'entreprises. Évidemment, au regard de sa bonne connaissance du monde des avocats et de l'univers du contentieux, Morgane Boucher est en mesure d'identifier les bons avocats spécialistes, au regard des besoins très spécifiques de l'entreprise. Elle reconnaît : « C'est un grand avantage que d'être à même de discerner quels cabinets et quels avocats peuvent fournir à l'entreprise les services dont elle a besoin ».
Marie-Laetitia Del Bano, qui a rejoint l'équipe de direction juridique pour la France, est désormais manager. Elle décrit une responsable comme beaucoup rêvent d'en avoir. « Elle donne à ses collaborateurs l'envie de se dépasser. Elle identifie vos qualités et vous met en condition pour vous faire grandir et avancer, en vous permettant d'opérer sur des sujets complexes », confie-t-elle. Morgane Boucher endosse ainsi le rôle de mentore, en nouant des liens de confiance forts avec ses équipes, leur laissant de la visibilité et la possibilité d'une ascension rapide. Aux jeunes juristes, elle conseille d'oser, de ne pas craindre de se tromper, de changer de voie, de se faire confiance et de créer leur propre réseau . « Je suis certes impatiente, mais cela m'a servi », juge-t-elle. Sans plan de carrière, ni avenir tout tracé, Morgane Boucher est intéressée par le fonctionnement de l'entreprise de manière générale, mais n'exclut pas de retourner en cabinet un jour. Elle estime que faire du droit lui a donné une capacité de raisonnement qui peut servir dans 1 000 autres métiers et, adepte des pas de côté, elle ne s'en interdit aucun, regrettant le manque d'audace de nombre de ses anciens confrères. « En réalité, nous savons faire beaucoup de choses et force est de constater que finalement, je ne fais pas beaucoup de droit pur ». Et si c'était la clé de la liberté ?
PORTRAIT CHINOIS :
Un film :« Douze hommes en colère », de Sidney Lumet, un classique indémodable, sur l'importance de savoir faire entendre sa voix dans un collectif.
Un livre :« L'autre moitié du soleil », de Chimamanda Ngozi Achidie.
Une musique : Starmania, l'album de la voiture familiale.
Une œuvre d'art : Une chaise en bois dont les plans d'Enzo Mari sont en libre accès, fabriquée par sa petite sœur Clémence.
Un sport ou un jeu : Le tennis, qu'elle pratique depuis toute petite.