Le 29 mai dernier, était lancé le programme Open Learn lors de la conférence « Former le juriste de demain », émanation de l’initiative Open Law, en charge de la réflexion sur le profil du juriste. Le 30 avril 2017 a eu lieu une conférence à Sciences-Po, dédiée à la présentation des résultats d’une étude sur l’employabilité des directeurs juridiques. Ces deux événements reflètent les transformations tangibles et rapides que connaissent actuellement les juristes d’entreprise.
L’absolue nécessité de faire plus avec moins, l’inflation législative et les réflexions autour de la digitalisation des services juridiques sont autant de facteurs qui rebattent les cartes des compétences attendues pour un juriste. La fréquentation des directions juridiques et des cabinets qui se transforment a révélé les nouvelles compétences des juristes, concentrées autour de 4 sujets repris dans l’acronyme anglais LBBD : Legal Business Behavioral Digital.

Les compétences à développer :
• Legal
Les entreprises, et par ricochet les cabinets d’avocats, sont aujourd’hui sollicitées sur des sujets juridiques de plus en plus nombreux. Les sujets suivants ont ainsi connu un développement exponentiel : droit de l’environnement, droit de la protection des données personnelles, développement de la compliance, etc. Sur chacun de ces sujets, les expertises juridiques demandées sont de plus en plus pointues. Les juristes d’entreprises sont des spécialistes juridiques des sujets qui se rattachent à leur entreprise, à leur secteur ou à leur domaine d’activité. Les avocats sont obligés de fournir des réponses juridiques techniques dépassant les connaissances étendues des juristes d’entreprises. Le développement des cabinets de niche ou de cabinets full-service intégrant des compétences de plus en plus spécifiques (finance islamique, droit de la construction, propriété intellectuelle…) est aussi l’une des marques visibles de la recherche d’expertises pointues.

La première des compétences des juristes, c’est de dire le droit et de l’interpréter. Maîtriser à la perfection le droit est donc un prérequis essentiel

La conclusion paraît évidente mais elle mérite d’être soulignée : la première des compétences des juristes, c’est de dire le droit et de l’interpréter. Maîtriser à la perfection le droit est donc un prérequis essentiel. Le contexte d’inflation législative impose aux juristes une rigueur permanente et une actualisation continue de leurs connaissances.
Sur ce dernier point, l’enjeu est de taille pour les directions juridiques qui se doivent de maintenir à jour les dernières évolutions et créations juridiques des équipes hétérogènes. À titre de contre-exemple, les sujets liés au numérique sont aujourd’hui peu présents dans le tronc commun de la plupart des formations juridiques alors qu’ils irriguent tous les pans de la vie de affaires.

• Business
Bien souvent, il ressort des enquêtes menées auprès des clients internes des directions juridiques, que la connaissance de l’activité de son client est un élément déterminant pour évaluer le niveau de satisfaction. La connaissance du secteur, des concurrents, des enjeux de ses clients est au service de la relation de confiance nécessaire au déploiement des activités juridiques.
Le juriste business partner est celui qui est capable de comprendre les problèmes de ses clients internes. Pour comprendre ces enjeux, il lui appartient de maîtriser toute la palette des problématiques qui peuvent toucher ses interlocuteurs et qui sont susceptibles d’avoir un impact sur la manière dont les affaires sont conclues. Géopolitique, économie, finance, fiscal, comptabilité, marketing sont autant de matières intrinsèquement liées à la vie des affaires. Pour chacune de ces matières, le juriste se doit, et se devra de plus en plus, de comprendre les ressorts principaux qui articulent les demandes de ses clients internes ou externes.

Géopolitique : La connaissance de la position de l’Europe vis-à-vis de l’Iran est un exemple de sujet géopolitique qui impacte bon nombre d’entreprises et de décisions juridiques.
Comptabilité/finance : La capacité à lire et à comprendre des états-financiers sont bien souvent un pré-requis indispensable à la proposition de conseils pertinents dans les opérations d’acquisitions.
La connaissance du business dans les composantes précitées est enfin un moyen important de comprendre et de parler le langage de son client interne ou externe.

• Behavior
Le juriste est un acteur charnière de la vie des affaires. Il est une des fonctions les plus transverses de l’entreprise parce qu’il vient établir et formaliser des relations et il se trouve être l’une des parties prenantes qui a le plus de connexions avec les différents départements dans les entreprises. Le juriste dans les entreprises est au carrefour de l’activité des affaires. Ses aptitudes comportementales sont donc déterminantes pour opérer en tant que partenaire et sortir de l’image d’Épinal de scribe isolé que personne ne comprend (si cette image existe encore aujourd’hui).

 Gestion de projets
Au cœur de ces compétences comportementales, se trouve la capacité à travailler en équipe et à opérer en tant que gestionnaire de projet (Lire à ce sujet : « La gestion de projet dans une direction juridique »). Les opérations juridiques, qu’il s’agisse d’un contrat, d’une opération de croissance externe ou de la mise en conformité d’une entreprise avec un règlement sur la corruption sont de véritables projets, avec des parties prenantes (opérationnels, autres juristes, conseils externes) et des exigences de qualité, de coûts et de délais. Le juriste doit aujourd’hui être à même de piloter la coordination de ces projets.

• Management
De plus, avec l’évolution de la fonction juridique et son positionnement au plus proche des enjeux stratégiques des entreprises, les responsables juridiques doivent cumuler avec leur statut d’excellent technicien du droit, un statut de manager au sens le plus large. Le management est une science qui s’apprend au même titre que les compétences juridiques. Les responsables juridiques se doivent de pouvoir piloter et valoriser les activités essentielles des juristes avec qui ils travaillent. Ils doivent emmener leurs équipes avec eux pour positionner la fonction juridique à la place qui est la sienne.
Les autres compétences comportementales inhérentes à l’activité de juristes ont aussi trait à la communication interpersonnelle, essentielle à transmettre des messages même les plus délicats à faire passer. Enfin, la maîtrise des enjeux interculturels est une nécessité dès lors que les activités juridiques ont une composante transfrontalière.

• Digital
Le dynamisme du marché de la legaltech associé à la recherche accrue de solutions digitales pour les directions juridiques sont des vecteurs de déploiement des compétences digitales des juristes. L’enjeu pour les praticiens du droit n’est pas tant de maîtriser les techniques utilisées que de les comprendre.
L’utilisation des outils à disposition des praticiens du droit est parfois décevante au vu des possibilités offertes par ces outils. La suite Office est riche de multiples fonctionnalités qui peuvent faire gagner un temps précieux aux juristes. A contrario, la mauvaise utilisation de Word, Excel ou Outlook peuvent causer des ravages dans la répétition de tâches à très faible valeur ajoutée. Une compétence essentielle pour le praticien du droit réside dans la parfaite maîtrise des outils à sa disposition.

Qu’un juriste sache coder est indéniablement un atout ; mais cela ne semble pas devenir un pré-requis indispensable du juriste business partner.

Qu’un juriste sache coder est indéniablement un atout ; mais cela ne semble pas devenir un prérequis indispensable du juriste business partner. À défaut d’être en mesure de comprendre ce qui se cache derrière une recherche juridique, un site web ou un outil de création d’organigramme, il ne sera que plus aisé pour le juriste maîtrisant des rudiments de code informatique d’utiliser ces outils au maximum de leur potentiel ou d’en accepter les limites, pour mieux les compenser.

Le droit vu comme une somme de données est le fondement du développement du numérique dans ce secteur. Le développement d’outils reposant sur l’intelligence artificielle (IA) ou sur de l’analyse statistique poussent vont pousser les praticiens du droit à concevoir leur activité comme reposant sur une mine de données. La consolidation, l’exploitation et la valorisation de ces données sont autant d’enjeux dont il convient de s’emparer au plus tôt. La compétence digitale rejoint alors les rudiments de statistiques qui vont de plus en plus se développer dans tous les pans du droit.