Le modèle économique de l’avocat doit être transformé … plus sérieusement

Paru dans La Lettre des Juristes d’Affaires, N° 1324 du 06/11/2017

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Présenté à l’occasion de la Convention nationale des avocats, le rapport intitulé « Les quatre défis de l’avocat français du XXIe siècle » a de quoi faire parler. Issu d’une collaboration entre le Centre de Recherche et d’Études des Avocats du CNB et l’IHEJ, il est le fruit d’une succession d’ateliers organisés durant l’année 2017. Quatre pistes de transformation sont proposées : gagner en crédibilité, réussir la transition numérique, construire la communauté des juristes et transformer son modèle économique. Ce dernier thème a retenu l’attention de la rédaction qui, loin de ses habitudes, se permet quelques observations.

Ce rapport sur les défis de l’avocat français du XXIe siècle avait de quoi emporter la majorité des commentateurs de la place parisienne. Il fait en effet valoir que les cabinets d’avocats vont devoir adapter leur modèle économique au changement de paradigme que vit actuellement la profession. Une vision prospective de la profession… Du pain bénit pour les journalistes !

C’est la forme pyramidale des structures d’avocats qui serait en premier lieu impactée, notamment par la dure loi de l’offre et de la demande. « Le client refuse désormais que lui soient facturées les prestations qui sont déléguées à des collaborateurs juniors ou des stagiaires. Il refuse en quelque sorte de financer la formation des plus jeunes avocats », est-il expliqué dans le rapport. Dès lors les anciens ratios qualifiés par les auteurs de « très rentables » et qui pouvaient monter jusqu’à 1 associé pour 17 collaborateurs, n’existent plus (en dehors des cabinets de Big). Désormais les ratios globaux sont estimés en moyenne à 1 partner pour 3 collaborateurs.

Parfaitement concluante d’un point de vue théorique, cette analyse ne tient pourtant pas compte du cadre actuel de reprise économique. Bien sûr, en période de vache maigre, les clients privilégient les structures de petites tailles aux honoraires adaptés. Mais lors d’une opération transfrontalière, le nombre d’avocats intervenant sous l’associé est moins problématique. Il en est de même lorsque le deal est stratégique pour l’entreprise. Or de telles opérations ne sont pas rares dans le contexte actuel car les entreprises ont accumulé un véritable trésor de guerre sous leurs matelas qu’elles cherchent désormais à utiliser pour consolider leur positionnement sur leur marché. Dans ce cadre, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la marque du cabinet qui continue à être un gage de sécurité pour les dirigeants. Quoi que l’on puisse en penser, les classements d’avocats (sérieusement établis) sont d’ailleurs révélateurs de ce mouvement : les cabinets de taille moyenne, souvent français, tiennent le haut des classements M&A et private equity durant la crise, mais se trouvent submergés par les larges équipes anglosaxonnes dès que sonne l’heure de la reprise économique.

La seule provocation ne suffit pas

Le rapport reconnaît néanmoins qu’il y a un domaine dans lequel le système pyramidal perdure : celui des enquêtes de régulateurs. « En la matière, les entreprises ne freinent pas la dépense vu le risque qu’elles encourent ; elles signent des chèques en blanc à des law firms pour les représenter et les assister dans ce type d’enquêtes. (…) Le million d’heures facturables qui est dépensé par l’entreprise permet de dire qu’elle a coopéré et la peine sera donc moindre » est-il indiqué. Et les auteurs d’en conclure « il est urgent que l’avocat français occupe ce créneau pour ne pas perdre le marché au profit de nouveaux acteurs ». Le ton provocateur de telles allégations pourrait faire sourire, si quelques lignes étaient précisées sur la véritable teneur de ces enquêtes. Or le rapport semble s’arrêter au milieu du chemin. On rappellera donc aux entreprises que de telles investigations ne justifient pas une armée d’avocats et que les dépenses pharamineuses qui leur sont imposées par quelques cabinets ne leur permettront pas de faire baisser le montant de la sanction finale. Une équipe calibrée d’avocats et dotée des moyens IT adéquats suffira à mener une enquête sérieuse pour parvenir à un rapport crédible à présenter aux autorités.

« La France continue de créer des cabinets d’affaires en grande quantité ce qui n’aide pas à la compétitivité de la profession »

La concentration au cœur des enjeux de la profession

Autre sujet d’analyse : le regroupement des structures pour perdurer. Il est indiqué que les « gros cabinets internationaux » avec des moyens, des réseaux, des budgets « vont réussir à s’en sortir », comme « le bas du sablier, les petits cabinets spécialisés » qui s’adaptent rapidement et sont agiles. « La position des cabinets stuck in the middle va rapidement devenir difficilement tenable », est-il conclu avant de préciser : « Alors que l’Angleterre, la Scandinavie, les États-Unis, l’Allemagne, les Pays-Bas travaillent à la création de cabinets de niche, la France continue de créer des cabinets d’affaires en grande quantité ce qui n’aide pas à la compétitivité de la profession ».

Là encore, cette analyse semble un peu déconnectée de la vie économique et de la tendance actuelle du marché. Les cabinets de niche font certes preuve d’agilité, pour des tarifs (quelques fois) adaptés à leurs frais de structure. Mais la tendance actuelle dans les milieux d’affaires français est plus à la concentration ! Il est en effet de plus en plus difficile pour une niche de survivre face à des grands cabinets qui marchent sur leurs plates-bandes. Le cas du restructuring est assez édifiant : tous les cabinets internationaux sont désormais dotés d’équipes internes. Et en dehors de quelques petits villages gaulois qui résistent encore, la plupart des structures indépendantes sont passées sous le giron de cabinets full-services. Dernier en date : Blowin Avocats qui a rejoint Fidal. Mais on pourrait également citer SEH Legal qui a fusionné avec FTPA, le cabinet Théron qui a intégré les équipes de HPML, etc. C’est d’ailleurs pour permettre à ces petites structures de se regrouper pour survivre face à la pression concurrentielle que le législateur a introduit en droit français les sociétés inter-professionnelles d’exercice.

RAPPORT - LES QUATRE DÉFIS DE L’AVOCAT FRANÇAIS DU XXIe SIÈCLE

Présenté à l’occasion de la Convention nationale des avocats, le rapport intitulé « Les quatre défis de l’avocat français du XXIe siècle » a de quoi faire parler. Issu d’une collaboration entre le Centre de Recherche et d’Études des Avocats du CNB et l’IHEJ, il est le fruit d’une succession d’ateliers organisés durant l’année 2017.

Ondine DELAUNAY

Rédactrice en chef Lettre des juristesd’affaires/ rédactrice en chef Droit&Patrimoine