Pour qu’il y ait de la communication de crise, il faut qu’il y ait crise. La crise est un dysfonctionnement ou accident qui impacte le fonctionnement de l’organisation concernée et elle existe surtout parce qu’elle est révélée. Les crises où un avocat, voire un juriste, a un rôle à jouer sont nombreuses : catastrophe, pollution, licenciement, OPA, panne, rappel de produit, sabotage, harcèlement, atteinte cyber, contrefaçon… les exemples sont légions. D’ailleurs, un problème juridique est souvent vécu comme une crise en soi !

Thierry Libaert, expert des crises, constate depuis 15 à 20 ans, dans la crise, la présence d’acteurs pouvant être inhabituels (la presse, les élus locaux, les pouvoirs publics, les associations, la justice…) et un flux inhabituel et surdimensionné d’informations. Récemment, ce sont des arrestations ou interrogatoires de dirigeants, des informations sur de malversation, des contaminations de produits, des informations confidentielles médiatisées, et surtout des procès, autant de moments de crise. L’avocat est souvent à la confluence ces événements, et de leur déroulement, de la crise elle-même à son règlement voire même avant qu’elle n’arrive. Qu’il le veuille ou non, il doit donc « gérer la crise » avec son client, pour son client parfois.

Cela n’est pas nouveau, dirons certains… pourtant, il est utile de rappeler les bases de cette implication et ses nouveautés… car de nombreux avocats estiment encore que la communication de crise du client n’est pas son problème.

1 – Rappelons la déontologie : il faut en finir avec les idées fausses. Il n’est pas interdit aux avocats de parler avec des journalistes. Et figurez-vous qu’il n’est pas interdit aux avocats de parler de leurs dossiers. En fait, cela dépend des conditions et de la situation. La communication est au centre de la crise, l’avocat ne peut donc l’ignorer, il est même le garant que ce qui sera dit ne sera pas préjudiciable à son client, notamment au pénal et aux poursuites s’il y en a. L’avocat doit toujours évaluer ce qui relève du secret (professionnel, de l’instruction) et ce qui est dicible. Surtout, une explication d’un point de droit à un journaliste n’est pas une atteinte au secret !

Les principes : Principe de base : le secret : l’article 2 du RIN souligne que « Le secret professionnel de l’avocat est d’ordre public ». Lors des procédures pénales, l’article 11 du Code de procédure pénale rappelle « la procédure au cours de l’enquête et de l’instruction est secrète » et l’article 63-4-4 qui applique ce secret à la GAV. / L’exception : mais, à chaque fois, la loi rappelle que cela se fait « sans préjudice des droits de la défense »… si la défense le nécessite, elle peut donc parler, surtout au pénal. Et c’est l’intérêt du client qui l’emporte. L’avocat doit donc à chaque étape analyser et évaluer ce qu’il convient de dire ou non. Il ne peut se cacher derrière le principe du secret, cela risque de devenir un préjudice pour son client.

L’avocat a cet avantage du secret et de la confidentialité. C’est un point fort et non une faiblesse. Cela ne veut pas dire qu’il ne doit pas assumer un rôle de communicant. Au contraire. Il participe à la stratégie de défense donc de communication, il contrôle le contenu de la communication, il défend la réputation de l’entreprise. A minima, il doit faire prendre conscience à son client qui doit parler ce qu’il peut dire, ne pas dire, comment…

2 – Back to basics… Donc, l’avocat participe au diagnostic, à l’action, à la décision, et donc à la communication, lors de crise. L’avocat, idem pour le directeur juridique, doit être membre de la cellule de crise que son client organise.

La place de l’avocat s’est en fait renforcée dans les crises, il est devenu une partie prenante (stakeolder) : soit du côté de l’appui, soit du côté de l’opposant (c’est sans doute assez nouveau). Apriori, il n’est pas un relai d’information comme la presse, mais son rôle de porte-parole le met en situation de produire et de donner de l’information. Et même une information juste, fondée et argumentée, donc recherchée par les journalistes. L’avocat ne doit pas l’oublier !

Certes, une communication de crise, c’est une communication rapide (surtout pas de silence, ni de politique de l’autruche !). L’avocat n’aime pas a priori faire vite. Il sera d’autant plus utile qu’il est la « tête froide » de l’équipe. Et comme actuellement, l’avocat et le juriste interne sont intégrés dans les processus de communication bien avant les crises (voir infra communication sensible), ils peuvent d’autant plus anticiper.

Avocats n’aiment pas anticiper ? C’est pourtant clé en matière de crise, comme en matière de risques. Par contre dans l’anticipation, certaines qualités des avocats et des juristes sont très utiles : remettre en cause, et se remettre en cause (ça c’est parait-il plus difficile ;-)), être attentif, comprendre et mesurer l’impact,penser à l’après crise… Volswagen a cru que la crise diesel était similaire à un rappel produit, et bien non !, c’est différent et en remettant en cause l’analyse habituelle, la crise ne prenait pas la même tournure !
« Gérer la crise, c’est ne pas la subir » est l’adage et l’avocat qu’il le veuille ou non, sait particulièrement apporter une valeur ajoutée dans ces contextes. Parce qu’il sait analyser le dysfonctionnement, même si ce n’est que du point de vue juridique, c’est déjà un apport fondamental au débat. Et L’avocat sait aussi particulièrement cibler et communiquer ce qui se révèlera « les bonnes informations ». C’est ainsi que les entreprises perçoivent de l’utiliser dans les schémas de crises ou d’anticipation.

S’entrainer à la crise ? N’est-ce pas une des bases mêmes du métier de l’avocat ? Mais bien sûr, des agences sont là pour accompagner et former, notamment aux média training… Une formation à la communication de crise ne serait pas un luxe dans le cursus professionnalisant des écoles des barreaux…

*Nouveauté : l’accélération du temps médiatique : Avec la société de l’information, la technologie (Internet, les réseaux sociaux…), les chaines en continu et la transparence, les crises explosent plus vite et la communication se renforce comme enjeu clé. Même l’amplification qui en découle donne à la scène médiatique un rôle de procureur et de tribunal : « tribunal de l’opinion publique, déjà condamné dans les médias et les réseaux sociaux, comparution immédiate des médias »… Les avocats ne peuvent ignorer ces situations et ils doivent parler, encore plus comme d’autres acteurs de la justice ne peuvent / ne veulent pas s’exprimer.

Dans ce cadre, le risque réputationnel pèse beaucoup plus sur la stabilité de l’organisation. Oui, la crise déstabilise, l’usure de la confiance et c’est le cours de bourse qui en pâtit… Les entreprises ne veulent pas ajouter du risque au risque. L’avocat qui travaille dans des logiques de temporalité différentes doit cependant sans cesse évaluer le « que faut-il répondre ? » dans l’intérêt de son client. L’avocat comme le juriste interne doit être membre de la cellule de crise pour mieux faire face (BIS !).
Le moment du procès est un moment sensible, l’avocat y a bien sûr un rôle tout particulier à jouer, devant les médias, et pas que dans le prétoire. Car en étant le défenseur de son client, il en est aussi très clairement son porte-parole.

*Nouveauté : communiquer sur la crise sans crise : En effet, la communication sensible se développe. C’est, selon Thierry Libaert, « l’ensemble des actions de communication réalisées par une entreprise ou une organisation et destinées à défendre ses intérêts, ses objectifs, ses dirigeants ou son image lorsque ceux-ci sont mis en cause ou risquent de l’être ». Un des objectifs essentiels de la communication sensible est bien d’éviter et de prévenir la crise. La communication sensible concerne notamment les domaines de la communication d’acceptabilité et de la communication du risque.
Notons qu’avec les obligations type compliance, lanceurs d’alerte, RSE… le potentiel de crise augmente et les situations nécessitant de la communication sensible se démultiplient. L’avocat et le juriste en interne, plus que jamais, doivent être intégrés au processus de communication, afin de mieux la sécuriser. Cette tendance accompagne le glissement de la réflexion de la crise au risque.