Le monde juridique, en pleine transformation, ne cesse de s’agiter de divers évènements : compétitions, joutes, challenges, dans lesquels se confrontent des équipes pour présenter leurs idées. Avec pour maître-mot, l’innovation. Mais comment s’y retrouver parmi toutes les formules proposées ? Tentative de décryptage.

Contraction du verbe « to hack » (pirater) et du mot « marathon », le terme Hackathon est issu à l’origine du milieu de l’informatique. Il désigne un événement, limité dans le temps, au cours duquel un groupe de développeurs volontaires se réunissent pour travailler en collaboration sur un projet. Largement repris dans le monde de l’entreprise, il désigne désormais un type de challenge créatif, réunissant des professionnels venus d’horizons différents qui travaillent ensemble sur un projet. Le monde juridique, avide d’innovation, de créativité et touché par la transformation numérique, commence à son tour à s’emparer du concept. Et faute de développeurs, qui deviennent une denrée rare quel que soit le domaine, les juristes et les avocats ouvrent leurs horizons à ces nouvelles façons de travailler pour se transformer. Mais le mot « hackathon », à la mode et désormais quelque peu dévoyé, recouvre en réalité une grande variété de pratiques.

Un processus en plusieurs étapes

Si la réunion de plusieurs personnes d’horizons différents en un lieu et dans un temps contraint constitue le dénominateur commun de l’exercice, chaque organisation qui l’utilise (cabinet d’avocats, ordre, école, université ou direction juridique), y mettra les éléments qu’il souhaite, en fonction de l’objectif qu’il cherchera à atteindre.

Au début du mois d’octobre dernier, le nouveau secrétaire général d’Atos, Alexandre Menais, qui coordonne aussi la fonction juridique, a organisé deux jours d’atelier Ideation pour ses salariés, avec l’aide du cabinet In Process, une agence d’innovation dirigée par Christophe Rebours. En amont de ces deux journées, des anthropologues sont venus observer les interactions du service juridique avec les interlocuteurs de l’entreprise. Puis, lors de la seconde phase, hors de l’entreprise, plusieurs collaborateurs d’horizons différents ont planché sur le rôle du juriste de demain, ainsi que sur des projets concrets de mutation de l’offre de service de la direction juridique d’Atos, en compagnie d’anthropologues et de designers, ainsi que de leurs collègues de la R&D.

Pour Benjamin Jean, président de l’association Open Law, qui organise régulièrement ce type d’événement, le processus créatif passe par trois étapes : Ideation, Hackathon, puis développement de l’idée grâce au POC (Proof Of Concept), qui permet de formaliser les idées, de les tester et de les améliorer. « L’Ideation, c’est l’étape où l’on échange ensemble, une sorte de brainstorming, mais il n’est pas nécessaire qu’une idée aboutie en sorte », constate Miroslav Kurdov, fondateur de Sketchlex, qui participe régulièrement à ces exercices. Au Conseil national des barreaux (CNB), le concours annuel d’innovation – qui existe depuis trois ans – impose, en revanche, de présenter au jury un projet exploitable. Même si le projet présenté n’est pas tout à fait finalisé (le CNB s’engage à accompagner le lauréat du prix par la suite), les candidats doivent présenter de vraies offres de service. « Du concret », résume Pascal Honorat, directrice de l’observatoire du CNB et en charge du concours Projet innovant.

Une solution pour se transformer rapidement ?

Si la pratique n’est pas nouvelle, elle est en droit assez rare, estime Benjamin Jean, révélant que la difficulté pour les juristes est qu’ils travaillent rarement « en mode projet ». « Mais c’est en train de changer, considère-t-il.  Ce type d’exercice permet de forcer les acteurs à se transformer eux-mêmes. » Et d’alerter également sur la nécessité de gérer l’après Hackathon. « Le Hackathon est un moment intense, mais ne suffit pas en lui-même. »

Pour Atos, il s’agit d’entraîner l’esprit des collaborateurs de la direction juridique à l’innovation et à la créativité et à avoir une appréhension alternative des questions auxquelles ils sont confrontés. « Les juristes s’interrogent sur la valeur de leur métier dans un contexte d’automatisation, de digitalisation, et d’essor de l’intelligence artificielle. La démarche anthropologique et de design permet de remettre en lumière la valeur ajoutée du travail du juriste, en replaçant l’humain au centre de tout et redonner ainsi du sens à leur mission. »

Pour Christophe Rebours de l’agence In Process, travailler avec des juristes est une première. Il souligne le besoin des juristes, confrontés à une fracture technologique dont ils ne mesurent pas totalement l’impact, de dialoguer avec d’autres mondes et d’utiliser les sciences humaines pour se réinventer. « Il est frappant aujourd’hui de constater que les juristes conservent une image d’empêcheur de tourner en rond et de rigidité. Or, 95 % du métier du juriste, c’est de la création. » « L’appréciation de la valeur du juriste dans l’entreprise ne doit pas se limiter à une caution technique, enfermée dans un process, mais plutôt à une contribution vivante et créative », résume Alexandre Menais.

Le concours d’innovation du CNB, ouvert aux élèves et aux jeunes avocats, semble cantonné à l’utilisation des outils numériques pour la relation client. Mais il est bien plus large dans les faits. « Nous souhaitons insuffler un esprit innovant, un esprit d’entreprise à des personnes sans a priori, qui ne sont pas encore formatées, et pour lesquelles le champ des possibles est plus large », explique Pascale Honorat. Le CNB s’est adjoint les services d’un coach, en l’espèce la société MJV, une entreprise brésilienne qui a l’habitude de travailler dans son pays avec des cabinets d’avocats. « Le Hackathon permet de confronter le juriste à la limite technique ou économique de ses initiatives, y compris pour l’après. » Car il faut convaincre le jury, composé d’investisseurs potentiels et envisager le développement du projet en menant de front une carrière d’avocat, ce qui est loin d’être évident. « Un Hackathon, c’est intensif. On travaille une idée jusqu’à ne plus en pouvoir », observe Pascale Honorat. Miroslav Kurdov souligne aussi le côté ludique de l’exercice : « C’est comme une aire de jeux. On y voit des choses que l’on ne voyait plus. »

Le cabinet Fidal en est à sa deuxième édition du Juridikthon, organisé autour d’un thème relevant du droit social. Et la recette est encore différente. Si l’on garde le principe de base de faire plancher, sur un temps contraint, des personnes venant d’horizons professionnels différents, les équipes doivent répondre à un besoin spécifique formulé par une entreprise partenaire. C’est ainsi que les quatre équipes en lice lors de la journée du 16 octobre dernier – composées chacune d’un étudiant, épaulé par un avocat, un consultant en organisation (le cabinet Plein Sens) et un représentant de l’ANACT ou de l’ARACT (Agence nationale ou régionale pour l’amélioration des conditions de travail) – ont planché, sur des questions posées par quatre entreprises. Par exemple, Cèdre, qui travaille dans le domaine du tri et du recyclage des déchets de bureau et emploie principalement des personnes en situation de handicap, cherchait à mettre en place un accord d’intéressement. La DRH de Lagardère Travel Retail France voulait, quant à elle, sensibiliser ses employés au handicap et attirer de nouvelles recrues. Les équipes étaient chargées de proposer une solution innovante et sur mesure, immédiatement exploitable.

Se rapprocher d’autres communautés

Si l’exercice du Juridikthon est ainsi profitable aux étudiants et aux clients, qui obtiennent une solution rapide à leur problème, il a aussi un intérêt pour le cabinet. « La formule laisse les avocats passer du droit du travail au droit des ressources humaines, reconnaît Sylvain Niel, associé de Fidal. Le contentieux en droit du travail s’est asséché, et cela permet aux avocats de se réapproprier un domaine en y accompagnant les innovations. » « On se frotte beaucoup entre juristes, éventuellement en droit social, avec les sociologues, mais rarement au-delà », observe Jean-Emmanuel Ray, directeur du master 2 DRH droit social à l’école de La Sorbonne. Outre l’intérêt pour l’individu de travailler au sein d’une équipe pluridisciplinaire, l’exercice a aussi des avantages en termes d’image pour la direction juridique ou le cabinet dans son ensemble. « Lorsqu’un cabinet ou une entreprise organise un Hackathon, non seulement elle peut tirer profit de l’idée, mais également se rapprocher d’une communauté », observe Benjamin Jean. « D’un point de vue commercial, les Hackathons sont une bonne opération. Ils attirent les bonnes personnes. Dans les directions juridiques, le personnel a peu de contact avec l’extérieur et n’a pas les budgets en interne, cela lui permet de court-circuiter la direction générale », ajoute Miroslav Kurdov.

Il estime cependant qu’il reste difficile de faire communiquer un développeur avec un juriste, car celui-ci « n’accepte pas qu’on lui dise que le droit peut être appliqué par des algorithmes ».