Nommée en 2017 exécutive partner de White & Case Paris, Denise Diallo est responsable de 180 avocats, dont 44 associés. Cette brillante spécialiste de banque et financement a trouvé à Paris un art de vivre qui lui rappelle la Nouvelle-Orléans de son enfance.

Place Vendôme, au numéro 19, à côté du Ritz se situe l’hôtel d’Évreux. C’est dans cette merveille architecturale construite en 1710 que travaillent les 180 avocats du cabinet White & Case à Paris. À leur tête, une jeune et brillante avocate américaine, Denise Diallo. Pour cette fille d’avocat originaire de la Nouvelle-Orléans, faire du droit à Paris, c’est comme une évidence. Dès l’enfance, elle se découvre deux passions qui ne la lâcheront pas : les langues étrangères (en particulier le français, qu’elle apprend toute petite) et le métier d’avocat. à l’adolescence, elle quitte la Louisiane pour s’installer à New York. Vient le temps des études : c’est décidé, elle sera avocate. Parmi les prestigieuses universités américaines qui s’offrent à elle, Denise Diallo choisit Columbia parce que celle-là lui permet de suivre en même temps un cursus de droit et la formation à la profession d’avocat en quatre ans. Par ailleurs, l’université est reconnue pour sa formation en droit international public, ce qui lui paraît être la seule façon de concilier ses deux passions. Elle y entre en 1998. Deux ans plus tard, White & Case la repère et l’embauche. « J’arrive à la fin d’une période de croissance régulière du M & A et au début de la folie des dot-com. Le nombre de projets explose, des équipes entières d’avocats quittent les cabinets du jour ou lendemain. J’ai vite compris que le contentieux des affaires ne m’attirait pas et j’ai décidé de travailler en M & A et financements. » Fin 1998, Denise Diallo part poursuivre sa formation universitaire en France, dans l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. « C’était si différent des États-Unis, là-bas, les universités offrent aux étudiants des services qu’on ne trouve pas ailleurs. Nous étions un groupe d’étudiants américains, allemands, espagnols et français, tous dotés d’une double culture et appelés à intégrer des cabinets d’affaires. » L’été suivant, elle revient travailler chez White & Case à Paris en financement de projet et droit bancaire pour parachever sa formation. L’expérience lui plaît, elle se souvient encore des dossiers : un pipeline entre le Cameroun et le Tchad, des licences télécoms et des privatisations. Mais il vaut mieux commencer une carrière en M & A à New York, c’est plus formateur. Elle y retourne et intègre le bureau new-yorkais.

Financement bancaire à New York

Quand ils font leurs armes chez White & Case, les stagiaires de fin d’études doivent choisir trois équipes et exercer six mois dans chacune d’elles. Sauf qu’au moment où elle arrive, les associés ont décidé que c’était trop long. Elle s’arrête donc dans l’équipe de financement bancaire. « C’était très masculin, pas une seule femme parmi les associés, ni même une collaboratrice senior, mais cela ne m’effrayait pas, car la considération était la même. La seule chose qu’on exigeait de nous, c’était de délivrer la meilleure prestation possible au client, rien d’autre n’importait. » Elle relève le défi. Le 11 septembre 2001 la sidère et lui fait prendre conscience de la fragilité de l’existence. Et ce d’autant plus qu’elle aurait pu se retrouver bloquée dans le métro ce jour-là. Or, il se trouve qu’à l’époque, elle est enceinte mais qu’elle le cache, par peur des réactions. Avant elle, une seule collaboratrice au bureau de New York a eu un enfant avant de devenir associée ; et encore, elle était dans sa septième année. Jusqu’au jour où, alors qu’elle en est à son sixième mois de grossesse… « C’est une consœur qui a révélé mon état lors d’un closing. Elle assistait l’emprunteur, tandis que nous étions les conseils des banques, soudain elle m’a lancé : “Félicitations pour le bébé, c’est pour quand ?” Tout le monde a braqué les yeux sur moi, et en particulier les associés pour lesquels je travaillais. Un des moments les plus embarrassants de ma vie. En fait, j’avais eu peur pour rien. Le lendemain, l’associé en charge du dossier m’a simplement dit : “Je suis soulagé, on s’en doutait mais on n’osait pas vous poser la question”. »

La révolution du Blackberry

Certes, la nouvelle est bien accueillie, mais cela ne change rien au fait qu’elle va devoir adapter sa vie professionnelle, et, d’une certaine manière, imposer une nouvelle organisation à l’équipe. « Je n’avais pas les moyens d’avoir une nounou 24 heures/24 et comme le travail ne s’arrêtait pas à 19 heures, j’allais chercher ma fille le téléphone vissé à l’oreille en lui demandant de ne pas faire de bruit. Aujourd’hui, tout le monde travaille comme ça. Mais à l’époque, c’était seulement les associés. J’ai acheté l’équipement nécessaire pour travailler chez moi, l’arrivée au même moment du BlackBerry m’a facilité les choses. » En l’espace de quatre ans, elle s’impose par sa compétence, la voici inscrite sur la liste des futurs associés, c’est l’heure d’un premier bilan. Qu’est devenue son ambition de pratiquer les langues étrangères ? La formation à Paris n’aurait-elle donc servi à rien ? Et la pratique du français non plus ? Et puis New York est-elle vraiment la ville idéale pour élever un enfant ? Sa décision est prise, elle ira en France. Seulement voilà, une de ses consœurs vient de faire une demande pour rejoindre son conjoint chez White & Case à Londres, et s’est entendue répondre qu’on ne pouvait pas lui garantir le même plan de carrière si elle partait. Denise Diallo décide de changer de cabinet, elle reçoit deux offres, en accepte une et commence à faire le tour des associés pour annoncer son départ. « C’est alors que l’un d’entre eux vient me voir et me dit : “Je ne te laisserai pas partir, j’ai appelé le bureau parisien, ils t’attendent.” »

C’est ainsi qu’en janvier 2007, elle réalise son rêve et s’installe à Paris. C’est aussi le début de la crise des subprimes. Malgré tout, l’activité demeure soutenue car les financements existants avaient besoin d’être renégociés, faute de pouvoir les refinancer. C’est fin 2010 qu’elle devient associée. « J’étais de nouveau enceinte, mais je ne l’ai pas caché cette fois-ci ! » confie-t-elle en riant. Avoir un enfant en étant jeune associée m’a paru plus difficile que lorsque j’étais collaboratrice, on n’a pas le même âge ni la même énergie. » Elle rit de nouveau et confie : « Beaucoup de collaborateurs ont le sentiment que plus on monte en grade moins on travaille. Ce n’est pas vrai. On a autant de travail, voire davantage, car il y a plus de dossiers à superviser. E puis on est responsable de la relation avec les clients, des problèmes administratifs, de la gestion du cabinet… » C’est le 1er janvier 2017 qu’elle a été nommée executive partner du cabinet parisien. « Le poste est un peu ce que l’on en fait, mais il comprend une part de gestion qu’on ne peut pas éviter. L’objectif est d’utiliser tous les outils à disposition pour renforcer sans cesse l’image du cabinet et fédérer les associés afin de développer la croissance. C’est un poste très fluide qui impose de s’adapter en permanence. »

Depuis qu’elle a pris ses fonctions, le nombre d’associés est passé de 35 à 44. Le bureau de Paris peut s’enorgueillir d’être le troisième bureau en taille dans le monde, et le premier hors États-Unis. Il est en quelque sorte la tête de pont en Europe continentale. Le Brexit pourrait-il redistribuer les cartes avec le bureau londonien ? « Nous pensons que Londres va continuer à développer une activité soutenue, car le droit anglais continuera à être présent en dehors de l’Europe comme au sein des pays européens. Néanmoins, la France est perçue par les acteurs du marché comme clé dans l’évolution future du marché européen. » C’est ainsi que le cabinet a recruté quatre nouveaux associés en moins de six mois dans les domaines du private equity, restructuring et contentieux boursier et commercial. Durant ces dix dernières années, White & Case à Paris indique avoir connu une forte croissance organique dans ses activités principales et des recrutements latéraux dans ses domaines d’expansion stratégique : droit pénal des affaires et contentieux réglementaire, marchés de capitaux, concurrence. « Le sujet n’est pas tellement la taille, ce sont les compétences. Il y a un ou deux secteurs où l’on aimerait encore investir et assurer aussi la continuité de nos activités phares, donc on raisonne plutôt en secteurs », explique-t-elle.

Féminisme et art de vivre

Denise Diallo s’est très tôt investie dans la cause féminine, d’abord en 2004 lors de la création de la Women’s initiative au sein du bureau de New York, puis, en 2009, quand celle-ci s’est installée à Paris. Elle fait partie du comité global sur les femmes, leur évolution professionnelle et le parcours vers l’association au sein du cabinet. On y fait beaucoup de choses : coaching, événements internes, événements clients, déjeuners d’échange. Pour l’heure, le cabinet compte neuf associées sur 44, dont l’executive partner. « Ce qui est compliqué, c’est de conjuguer la vision de la femme avocat qu’ont les femmes de ma génération, avec celle des plus jeunes. Ces dernières ne sont souvent pas prêtes à autant de sacrifices que ceux que nous avons consentis en matière de vie personnelle. Les hommes non plus d’ailleurs. Arriver à la parité au sein des associés prendra du temps. Même si on ne nommait que des femmes durant dix ans, on n’aurait pas le compte, car on ne peut pas élargir à l’infini le nombre d’associés. Il faut que cela reste économiquement viable. » Si sa famille lui manque, New York pas tellement. En France, elle a trouvé ses marques. Il y a de très bonnes écoles pour ses deux filles, et même en travaillant beaucoup, une possibilité d’avoir une vie en dehors du bureau. « Ici, contrairement à ce qui se passe à New York, les clients partent de temps en temps en vacances, ce qui nous laisse le temps de souffler », confie-t-elle en riant. « Ma passion, ce sont mes enfants. Je n’ai pas le temps de faire autre chose que d’assurer leur bonheur et leur avenir. »

Denise Diallo est heureuse à Paris. Elle y retrouve ces petits riens qui tissent un lien secret entre la Nouvelle-Orléans et la France, la valeur des repas, l’importance de la famille, un certain art de vivre. « On peut travailler énormément en France, tout en ayant une vie privée, car c’est considéré comme une valeur. Aux États-Unis, au contraire, la valeur travail passe avant tout. Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose, c’est simplement une autre vision de la vie. »