Voici le huitième épisode, en accès libre, de notre nouvelle fiction, à retrouver chaque trimestre dans votre magazine, sur la vie quotidienne au sein du cabinet d’affaires parisien Saint-Ferdinand de la Popie, écrite par Floriane Bass, et illustrée par la talentueuse Maître Et Talons. 

Si vous avez manqué l’épisode précédent, la séance de rattrapage se déroule ici.

Où l’on fait connaissance avec la famille fondatrice de Saint-Ferdinand-de-la-Popie : Jean, le patriarche, Matthieu, son fils, Paul, son neveu, associés du cabinet. Caroline est une brillante collaboratrice. Strong & Right, dirigé par Kate Kumari, s’est installé à Paris. Le cabinet américain a la réputation de s’établir dans les zones géographiques en procédant à l’absorption de cabinets bien implantés. La fusion des deux cabinets fuite lors d’une soirée trop arrosée en présence de tous les associés, des collaborateurs, du staff et de Joséphine Prébelle, la rédactrice en chef de la LJA.

Chapitre 8

Le lundi 17 septembre, 8 h

Caroline démonte les placards de la cuisine. Elle peste contre cette organisation de vieux garçon. Elle ouvre toutes les portes à la recherche de café lyophilisé, elle déteste ça, mais il n’y a rien d’autre à se mettre sous la main dans cet appartement qui n’est pas le sien. Elle se promet de rapporter sa machine Nespresso de toute urgence. Elle entend la douche couler.

Paul la rejoint en souriant, une serviette autour des hanches.

– Pourquoi tu râles encore ? lui demande-t-il en l’embrassant.

– Je râle parce que commencer la journée sans un café digne de ce nom, c’est au-dessus de mes forces.

– Va prendre ta douche, je vais gérer !

Une demi-heure plus tard, Paul a posé sur la table un plateau avec le café qu’il est allé chercher au troquet du coin, deux croissants et une fleur orange toute pourrie qu’il a subtilisée dans la jardinière de Mme Tronchard, la gardienne de l’immeuble. C’est au tour de Caroline de sortir, avec les cheveux trempés, de sa douche. Elle sourit en regardant le plateau, éclate de rire en remarquant la fleur.

– Oh un souci pourri ! Quelle bonne idée, c’est pour nous préparer à ceux qui nous attendent au cabinet ?

– T’es gonflée, c’est plutôt une belle journée pour toi, les Américains vont confirmer ton élection au partnership. On dîne ensemble ce soir pour fêter ça ?

– Seulement si je trouve un Buffalo Grill à plus de cinquante kilomètres du périph, pour éviter tout risque d’être vus ensemble ? répond-elle avec ironie.

– Rigole pas trop avec ça, les Américains n’ont aucun humour sur le sujet. S’ils découvrent qu’on est ensemble depuis deux mois, l’un de nous deux sera obligé de trouver un job ailleurs. Et pour que ce soit toi, sois certaine que je n’hésiterais pas à t’accuser de harcèlement !

– Ha ha ha ! Blague à part, qui part en premier ce matin ? »

Caroline et Paul ont pris l’habitude de partir chacun de leur côté, avec le quart d’heure d’écart règlementaire, afin d’éviter tout soupçon sur leur relation.

– C’est moi ! Je suis attendu à 9 h 30. Réunion au sommet avec Kate, Matthieu et John Miller, qui a débarqué de New York hier.

Caroline marche sur des œufs, elle n’a pas osé aborder le sujet de la gouvernance du cabinet. Elle est surprise que Paul lui parle de cette réunion. Avec elle, il n’évoque jamais les discussions en cours. Les deux cousins ont des comportements diamétralement opposés. Matthieu tourne autour de Kate Kumari comme une mouche sur un pot de miel. Paul reste dans une réserve distante, comme si il n’était pas concerné par la course au co-management.

Le lundi 17 septembre, 9 h

Paul trouve Matthieu dans un état proche de celui d’Hannibal Lecter à jeun.

– Ça t’amuse de me faire poireauter ?

– Ça va, j’ai quatre minutes de retard ! C’est quoi l’urgence ? On va passer toute la matinée ensemble. Ça ne te suffit pas ?

– “Ensemble” avec Kate et John, c’est pas un goûter d’anniversaire. Le minimum, c’est d’accorder nos violons avant d’aller au feu. Tu veux y aller ou pas ?

– Aller à la réunion ? On n’a pas vraiment le choix.

– Arrête de faire semblant de ne pas comprendre. Je ne parle pas de la réunion mais du job de co-managing partner. Le pouvoir, tu t’en fous toi, non ? Ça n’a jamais été ton truc.

– Alors que toi, tu es dans les starting-blocks depuis la grande section de maternelle.

– Je ne te le fais pas dire. Faut faire bloc et que tu me soutiennes, ça rassurera les Américains de ne pas avoir à choisir entre nous deux. Le courant passe vraiment bien entre Kate et moi. Tu sais qu’on se retrouve à la salle de gym tous les matins ? Ca créé des liens.

– J’ai entendu dire. Toi, tu rames et elle, elle court.

Paul n’a pas vraiment envie de ce job. Il sait qu’il faudra faire le ménage parmi ses associés, les rétrograder au rang de non-equity partner ou de counsel, discuter du système de rémunération, nommer les membres du Comex… Mais la suffisance de Matthieu le pique au vif.

– Moi aussi, j’ai des liens avec Kate. Il est l’heure d’y aller.

Le lundi 17 septembre, 9 h 30

Les deux cousins traversent la rue. Ils aperçoivent Kate et John rire ensemble dans le hall, la complicité qui les unit est flagrante. À peine installés dans la salle de réunion de Strong & Right, l’assistante de Kate apporte en quatre exemplaires le projet de communiqué de presse annonçant la fusion des deux cabinets. L’embargo sur l’information date de deux mois. Par miracle, la nouvelle n’a toujours pas fuité après la gaffe éthylique et fracassante de Julien, le soir de la finale de la Coupe du monde de football. On a promis à Joséphine Prébelle, la rédactrice en chef de la LJA, présente ce fameux soir, l’exclusivité en échange de son silence. Elle commence à s’impatienter.

Sur le projet, le futur nom du cabinet est resté en blanc, le nom du second co-managing partner aux côtés de Kate Kumari n’est pas mentionné non plus. Cela promet des échanges houleux. Le portable de Matthieu vibre : un SMS d’Agnès Jardin, la journaliste des Échos. Paul a juste le temps d’apercevoir le message : « Champagne ? », avant que Matthieu, gêné, ne le retourne rapidement. La coïncidence est un peu énorme. Le regard exaspéré qu’il lance à Matthieu veut clairement dire : « Mais merde, à quoi tu joues ? ».

– Pour le nom du cabinet, comme prévu avec Jean, on accole les deux noms pendant une période de trois ans : Strong & Right de la Popie, commence John. L’autre point à débattre, c’est le nom du co-managing partner qui va faire équipe avec Kate. Ce sera forcément l’un de vous deux.

Un ange passe. Les deux cousins échangent des regards mais surtout cherchent celui de Kate. Elle reste impassible mais fixe Paul deux secondes de trop. Détail qui n’échappe pas à Matthieu. Kate enchaîne.

– Il faut que vous réalisiez que ce job demande du temps, beaucoup de temps. Ce n’est pas juste un titre honorifique. Dans « co-managing partner », il y a « managing ». Cela veut dire être moins présent sur les dossiers, prendre de la hauteur, gérer les équipes et les ego qui vont avec. Et pas seulement en France, mais aussi à l’international. Celui qui prendra la mission devra être prêt à confier certains de ses clients à ses associés.

– Cela fait cinq ans que mon père m’a nommé à ce poste, je vois donc exactement de quoi tu parles, précise Matthieu, pensant marquer un point.

– C’est exact mais tu sais aux USA, les familles royales ce n’est pas notre truc. On fonctionne plus au mérite qu’au droit divin, répond Kate en souriant. Nous pourrions peut-être demander à vos associés lequel de vous deux ils verraient à ce poste ? C’est encore le meilleur moyen d’avoir la pleine légitimité pour que les réformes nécessaires passent avec plus de facilité.

Matthieu devient vert à l’idée d’une élection, et l’allusion aux réformes nécessaires ne le rassure pas non plus. Jusqu’à présent, il a toujours joué de sa position de dauphin sans se douter que sa place sur le podium puisse être remise en cause un jour.

Paul, quant à lui, voit immédiatement qu’il va être confronté à un choix très compliqué. Soit il laisse la place à son cousin pour offrir aux Américains l’image d’un cabinet soudé autour d’une seule option possible, soit il bataille pour diriger le cabinet avec Kate.

Le lundi 17 septembre, 19 h

Les tables de réunion de la salle Alfred Nobel se sont déguisées en buffet débordant de pains surprises, de petits fours et d’un mélange de champagne et de Corona. On fête la nomination des deux nouveaux associés.

Caroline et Fabrice sont les rois de la fête. On célèbre leur accession au poste de « partner ». On évite de parler de la mention « non-equity » qui fâche et précède le titre tant convoité. Il ne faut pas en demander trop aux Américains… Avant de partager le gâteau des bénéfices mondiaux, il va falloir faire ses preuves. Mais tout ce qui est pris n’est plus à prendre. Caroline évite le regard de Paul qui, lui, va droit vers elle.

– Arrête de faire comme si on ne se connaissait pas. C’est là que tu vas éveiller les soupçons. On a toujours été super copains, pas de raison pour que cela s’arrête parce que tu démontes les placards de ma cuisine au petit matin, lui chuchote-t-il en trinquant.

– Matthieu ne vient pas ? répond-elle pour changer de sujet.

– Non, il est en PLS dans son bureau. Les Américains veulent organiser une élection pour le poste de co-managing partner.

Il a à peine fini sa phrase qu’Agathe Beaurepaire s’approche de Paul. Elle lui montre discrètement l’écran de son téléphone. Le fil Twitter d’Agnès Jardin, journaliste aux Échos et bonne amie de Matthieu, s’affiche : « #avocats #scoop #rumeur #Strong & Right #SaintFerdeLaPop @MatthieuSaintFerdinanddeLaPopie serait le nouveau co-managing partner de l’entité fusionnée du cabinet FR et US. »

Paul fait immédiatement le rapprochement avec le SMS qu’il a entraperçu sur le téléphone de Matthieu pendant la réunion de ce matin avec Kate et John.

– Mais qu’il est con ! Mais bon Dieu, qu’il est con… Dis-moi que personne ne la suit, je t’en supplie !

Autour des buffets, les téléphones vibrent dans tous les sens. Paul a sa réponse. Le message de la journaliste a déjà été retweetée dix fois en dix minutes.