Affectio societatis – Chapitre 7

Paru dans La Lettre des Juristes d'Affaires n°59 - mars/avril 2019
Par Floriane Bass - Dessins : Maître & Talons

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Voici le septième épisode, en accès libre, de notre nouvelle fiction, à retrouver chaque trimestre dans votre magazine, sur la vie quotidienne au sein du cabinet d’affaires parisien Saint-Ferdinand de la Popie, écrite par Floriane Bass, et illustrée par la talentueuse Maître Et Talons. 

Si vous avez manqué l’épisode précédent, la séance de rattrapage se déroule ici.

Où l’on fait connaissance avec la famille fondatrice de Saint-Ferdinand-de-la-Popie : Jean, le patriarche, Matthieu, son fils, et Paul, son neveu, associés du cabinet. Caroline est une brillante collaboratrice. Christiane est l’assistante légendaire de Jean. Les motifs de ses foulards Hermès donnent des indications sur son humeur et celle du cabinet. Strong & Right, dirigé par Kate Kumari, s’est installé à Paris. Le cabinet américain a la réputation de s’établir dans les zones géographiques en procédant à l’absorption de cabinets bien implantés. Il a déjà procédé au recrutement d’associés phare du cabinet français et mis la main sur leur bureau d’Abidjan.

Chapitre 7

Mardi 3 juillet, 16 h

Agathe arrive Chez Lulu, le QG du cabinet. Toutes les chaises sont sur les tables. Elle marche sur la pointe des pieds. Le sol est fraîchement lavé. Lulu est au fond de la salle, en train de boire un coup de rouge.

« Je viens de passer la toile. Tu vas tout me saloper avec tes talons rouges. Tu veux un ballon ?

– Ben non, c’est encore un peu tôt pour moi !

– Il n’y a pas d’heure pour les braves. Qu’est-ce qui t’amène à cette heure-ci ?

– Je voulais voir avec toi comment on s’organise pour le match de foot. Tu peux nous réserver tout le restaurant ? On t’équipera avec des grands écrans plats.

– J’espère que tu parles de la demi-finale de mardi prochain, parce que pour la finale les Amerloques ont déjà fait un POS.

– C’est quoi un POS ?

– Ben un plan d’occupation des sols, pardi ! Votre pote Julien, enfin votre ex-pote, le transfuge, a privatisé la semaine dernière.

– Tu rigoles ? C’est une blague, j’espère ? Tu ne peux pas nous faire ça ! Ils vont me tuer !

– Te tuer ? Mais tu n’y es pour rien, ma belle. La salle est grande. Vous pouvez tous tenir. Vous pouvez bien enterrer la hache de guerre le temps d’un match.

– Ça, c’est toi qui le dis ! »

Agathe est blême. Impossible de rentrer bredouille au cabinet. Saint-Fer-de-la-Pop’ se fait doubler par les Sournois & Ricains même sur la Coupe du monde ; c’est presque pire que d’avoir débauché Julien.

Mardi 3 juillet, 19h30

Averti par Ombeline, sa secrétaire, Matthieu a décidé de prendre les choses en main. D’un pas résolu, il traverse la rue avec une bouteille de Ruinart dans la main gauche, et deux flûtes dans la main droite. Bien décidé à négocier la joint-venture « Cohabitation “Chez Lulu” pour la finale de la Coupe du monde ».

Du bureau de Jean, Paul voit Matthieu et Kate à travers la fenêtre sur le roof top de Strong & Right. Il a du mal à comprendre ce que fait son cousin chez les voisins. Il les voit trinquer et rire ensemble. Matthieu a retiré sa cravate. Il lui allume sa cigarette. La conversation semble très intime. Jean a également les yeux rivés sur la scène. Il semble très nerveux. Paul l’interroge du regard. Jean, très mal à l’aise, baisse les yeux comme un enfant pris la main dans le pot de Nutella.

De l’autre côté de la rue, après des échanges banals sur la vue et les locaux, Kate interroge Matthieu :

« Ce n’est pas un peu tôt pour fêter ça ?

– Un peu tôt, vous avez raison, le match n’est pas encore gagné.

– Mais, Matthieu, dans ce match, il n’y a ni perdant ni gagnant. C’est une victoire pour tous. Du win-win. Le podium peut se partager.

– C’est vrai qu’arriver en finale c’est déjà magnifique, mais il n’y en aura qu’un seul qui tiendra la coupe. Le but de ma visite, c’est de pouvoir le vivre ensemble.

– Je suis ravie de voir que vous le preniez comme ça. Nous allons, effectivement, devoir apprendre à vivre et à travailler ensemble ! Je suis un peu étonnée que vous veniez m’en parler seul. Paul ne vient pas ? »

Matthieu change de couleur. Il commence à se demander s’ils parlent de la même chose.

« Je suis assez grand pour venir tout seul discuter du partage d’une finale en commun.

– Votre père m’avait pourtant fait jurer de ne rien dire. Il s’est enfin décidé à vous parler ?

– Mais me parler de quoi ? Il n’est pas au courant que je suis là.

– Mais de la fusion de nos deux cabinets !

– C’est une blague ? Vous êtes sérieuse ? »

Paul, qui a toujours les yeux rivés sur l’immeuble d’en face, voit Matthieu jeter rageusement sa flûte sur le sol. Son téléphone sonne. C’est Matthieu qui l’appelle.

« Je crois qu’on a un gros, gros problème. Tu es où ?

– Je suis juste en face de toi. De l’autre côté de la rue, et de l’autre côté de la vitre.

– Rejoins-moi immédiatement.

– Je suis avec Jean. Je lui dis quoi ?

– Tu ne lui dis SURTOUT rien. Tu rappliques ! »

Paul quitte précipitamment le bureau. Il retrouve Matthieu et Kate sur la terrasse. Ils sont face à face, mais aucun des deux ne pipe mot. Kate se décide à rompre le silence et commence à raconter : les négociations entre Jean et Strong & Right ont commencé il y a des mois. Avant son accident cardiaque. L’installation des bureaux dans la même rue n’est pas le fruit du hasard. Le protocole d’accord est bouclé. Kate explique que les échanges ont été facilités par les statuts de Saint-Ferdinand-de-la-Popie, qui donnent un pouvoir considérable à Jean. Le coup du bureau d’Abidjan aurait dû leur mettre la puce à l’oreille. Ils comprennent à demi-mot que certains associés des bureaux étrangers les plus rentables étaient au parfum. Il reste à affiner les grandes lignes liées à la gouvernance et à la rémunération des associés. Mais même sur ces sujets essentiels, Paul et Matthieu ont compris que les Américains avaient la main. Ils sont consternés. Dindons de la farce, ils se souviennent encore très précisément de la réunion du début du mois de février. D’un seul coup, ils comprennent pourquoi Jean tenait tant à faire baisser les coûts. C’était pour habiller la mariée. La phrase de Jean résonne encore dans leur mémoire : « Je vous préviens tout de suite, il va falloir faire baisser les coûts. Je n’ai pas passé toutes ces années à construire ce cabinet pour être obligé de fusionner avec un Anglais ou, pire, un Américain, parce que vous êtes incapables d’assurer la relève. » Le coup est bien joué. Ils n’ont rien vu venir. Les cousins n’osent pas demander à Kate le montant du chèque que le patriarche a touché pour quitter la scène et laisser le cabinet familial aux mains des Américains.

Ils conviennent ensemble de ne rien dévoiler avant l’annonce officielle prévue en septembre.

« Du coup, Kate, j’imagine que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce qu’on partage “Chez Lulu” pour la finale de la Coupe du monde de football ? » demande Matthieu, sarcastique.

Paul lève les yeux au ciel. Kate acquiesce. Avant de quitter le roof top, Paul et Matthieu constatent que Jean les observe de son bureau. Tous les deux le regardent furieux. Sans se concerter, ils l’applaudissent ostensiblement et ironiquement au ralenti.

Dimanche 15 juillet, 16h00

Les équipes Strong & Right et Saint-Fer-de-la-Popie arrivent petit à petit Chez Lulu. L’ambiance est déjà chaude. Les drapeaux et les visages sont bleu-blanc-rouge. Lulu veille à ce qu’aucun verre ne reste vide.

Christiane arbore son foulard Hermès collector « Vive les champions – Coupe du monde 1998 » et pousse Jean dans son fauteuil roulant. Kate, toujours chic même en jean et en tongs, discute en aparté avec Paul et Matthieu. Le plus loin possible de l’ancêtre. La guerre est déclarée.

Paul et Matthieu saluent de loin Caroline et Agathe, qui chuchotent.

« Tu sais que Paul et Matthieu m’ont demandé de désinviter Joséphine Prébelle, la rédac’ chef de la “Lettre des Juristes d’Affaires”… Je n’ai pas réussi à savoir ce qui les faisait tant flipper. Ils étaient super partants et tout à coup, elle est devenue persona non grata. Ça me fatigue, ces associés qui changent d’avis en permanence, explique Agathe.

– Ne m’en parle pas, cela fait quinze jours que Paul m’évite. »

Les cousins verdissent quand ils réalisent que Joséphine est finalement bien présente. Elle trinque avec Julien. Il faut vraiment éviter que la nouvelle fuite. La presse se ferait un plaisir de reprendre le scoop.

Le match commence. Tout le monde, Français et Américains, chante à l’unisson La Marseillaise, la main sur le cœur. Le taux d’alcoolémie ne contribue pas à la justesse du ton.

Les buts se succèdent. On fête ceux marqués par la France avec des hurlements arrosés de bière. On se console de ceux marqués par la Croatie, avec de nouveaux verres bien remplis.

Dimanche 15 juillet, 18h50

Le coup de sifflet marque la fin du match : 4 buts à 2. La France est championne du monde ! Les effusions sont au maximum. On chante et on danse. Julien monte sur une table avec Ombeline qui a enlevé sa chemise, et qui la fait tourner au-dessus de sa tête. Il l’embrasse fougueusement devant les yeux ébahis de ceux encore assez lucides pour remarquer ce rapprochement torride entre Strong & Right et Saint-Fer-de-la-Popie. Dont la rédactrice en chef de la « LJA ».

Du haut de son piédestal, Julien, dans un état proche du coma éthylique, déclare à l’assistance : « Je vous rassure, cela n’a rien de sexuel. Voyez cela comme le baiser de la fusion. Vive le mariage entre Saint-Fer-de-la-Pop’ et Strong & Right ! »

Tous se sont arrêtés de gesticuler. Ceux qui n’ont pas entendu demandent des explications aux autres. Paul se prend la tête dans les mains.

« Mais qu’il est con… Mais bon Dieu, qu’il est con ! Je n’arrive pas à le croire ! »

Matthieu et Kate sont pétrifiés. Joséphine leur sourit malicieusement. Elle ne regrette pas d’être venue.