Affectio societatis – Chapitre 6

Par Floriane Bass - Dessins : Maître & Talons

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Voici le sixième épisode, en accès libre, de notre nouvelle fiction, à retrouver chaque trimestre dans votre magazine, sur la vie quotidienne au sein du cabinet d’affaires parisien Saint-Ferdinand de la Popie, écrite par Floriane Bass, et illustrée par la talentueuse Maître Et Talons. 

Si vous avez manqué l’épisode précédent, la séance de rattrapage se déroule ici.

Où l’on fait connaissance avec la famille fondatrice Saint-Ferdinand-de-la-Popie : Jean, le patriarche, Matthieu, son fils, Paul, son neveu, associés du cabinet. Caroline est une brillante collaboratrice. Christiane est l’assistante légendaire de Jean. Les motifs de ses foulards Hermès donnent des indications sur son humeur et sur celle du cabinet. Le cabinet américain Strong & Right, dirigé par Kate Kumari, s’est installé à Paris. À la demande de Jean, et au grand désespoir de Matthieu, pour connaître ses intentions, Paul a pris contact avec la managing partner, dont le Tout-Paris des avocats d’affaires parle.

Chapitre 6

Jeudi 21  juin 2018, 10 h 30

Trois mois se sont écoulés depuis le déjeuner entre Paul et Kate. Le cabinet Strong & Right se développe tranquillement mais sûrement. Parfois au détriment du cabinet français. L’ambiance au cabinet est morose. Julien, un des jeunes associés, pur produit du cabinet, a annoncé son départ pour rejoindre les Américains. L’équipe M&A perd un de ses beaux atouts. Caroline arrive dans son bureau. Elle y trouve Agathe, apathique, à moitié allongée dans le fauteuil visiteur.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Je ne sais plus quoi faire. Ils vont me rendre folle. D’un côté, Matthieu qui se transforme en diable de Tasmanie à chaque fois qu’il entend le nom du “traître”. De l’autre côté, la tradition du cabinet d’organiser un pot pour les partants.

– “Tradition”, façon de parler. Les pots de départ, c’est pour faire avaler la couleuvre à ceux à qui on a gentiment demandé de partir. Ceux qui prennent la porte tout seuls, ils peuvent se gratter pour les petits fours !

– Mais c’est complètement débile. Afficher ouvertement notre rancœur, c’est reconnaître que ce départ nous déstabilise. Julien va pouvoir bomber le torse. Les collaborateurs l’aiment bien. C’est un des symboles de la promotion interne du cabinet. Ils ne comprendraient pas.

– Je suis assez d’accord avec toi. Mais dans les cabinets, l’affect est tellement omniprésent qu’il ne reste pas beaucoup de place pour le raisonnement. Le départ confraternel ne fait partie de la structure psychologique des associés.

– Tu ne veux pas tenter la cartouche Paul pour m’aider ?

– Je veux bien essayer mais c’est pas gagné. »

Caroline se demande dans quelle souricière elle s’est collée en acceptant d’aider Agathe. Risquer de relancer la guerre entre les cousins pour un pot de départ, elle n’est pas certaine que ce soit l’idée du siècle…

Jeudi 21  juin 2018, 16 h 30

Paul a sa tête des mauvais jours, il remet sa chemise dans son pantalon. Il sort de son bureau et aperçoit furtivement trois silhouettes se plaquer contre le mur pour le laisser passer. La silhouette numéro 1 est celle d’un ado presque aussi grand que lui. Sa coupe de cheveux est étrange, il est rasé jusqu’au-dessus des oreilles. Il ressemble à un personnage de Peaky Blinders. La deuxième silhouette est à peu de choses près calquée sur le même modèle – mais en fille –, la dernière appartient à un garçonnet en costume cravate.

Paul les dévisage un instant. Campé au seuil du bureau de Caroline, il l’interroge : « Qu’est-ce que c’est dans le couloir ? C’est à nous ? ». Caroline éclate de rire et rassure Paul « Ce sont les stagiaires de troisième. Ils attendent Christiane, elle doit leur faire visiter les bureaux ce matin. » Dans le couloir, Christiane, foulard Hermès « fouets et badines », se plante devant les stagiaires : « Jeunes gens, bienvenue chez Saint-Ferdinand-de-la-Popie, je vous ai préparé des brochures. Vous y trouverez l’histoire du cabinet, de la création à nos jours. Je vais vous attribuer un maître de stage pour la semaine. »

Cette dernière phrase fait grimacer Caroline. Elle supplie Paul du regard de lui trouver une sortie pour échapper à la mission « maître de stage ». « Pardon, Christiane, ne le prenez pas mal mais je dois parler d’un gros dossier avec Caroline », dit-il en fermant la porte.

« Merci Paul. Tu viens de me sauver la vie. Quoique, j’aurais pu adopter la “méthode Code civil”. Tu poses ton stagiaire à la bibliothèque avec le petit livre rouge, il en a pour un moment. Mais puisque tu es en mode super-héros, j’ai une autre mission pour toi. Tu ne veux pas aller convaincre Matthieu d’organiser un pot de départ pour Julien ?

– Tu parles d’une mission… Autant me demander de plonger dans une piscine pleine de requins les mains attachées dans le dos, avec un steak cru entre les dents. Il faudrait aussi que j’en sois convaincu moi-même…

– Le laisser partir comme un voleur, c’est admettre que son départ nous affaiblit.

– Tu as bien cerné le problème : c’est un voleur ET son départ nous affaiblit.

– Tu raisonnerais de la même façon si c’était moi ?

– Non, pas du tout. Toi, ce serait puissance trois. Pourquoi ? Ils t’ont approchée ?

– Ne change pas de sujet, on parle du pot de Julien !

– Ne change pas de sujet, Kate Kumari est ton idole ! Et ton insistance pour organiser le pot de Julien est super louche.

– Imagine que ce soit le cas, tu serais prêt à quoi pour me retenir ? interroge Caroline. »

Vendredi 22 juin 2018, 9 h 30

Les associés sont tous présents dans la salle Alfred Nobel dédiée à la réunion de crise d’Ocean’s Eleven. Julien est toujours dans les murs, mais interdit de séjour aux instances de gouvernance. On est à deux doigts de mettre un gorille devant la porte de la salle de réunion et de vérifier que des micros ne sont pas planqués sous la table. En réalisant qu’ils ne sont plus que dix autour de la table, Paul se fait la réflexion que les collaborateurs vont devoir trouver un autre surnom au Comex. Dix de der ? Un de perdu, dix de retrouvés ? Pour le jeu des surnoms, ce sont les associés qui ont pris la relève pour qualifier Strong & Right. Le cabinet américain est rebaptisé tour à tour : Sournois & Ricain, Salopard & Renégat, Sans foi & Ripoux, Scrotum & Rectum…

À l’ordre du jour, tous les sujets tournent autour de la déclaration de guerre. Charles, associé fiscaliste, prend la parole. Il a bien fait ses devoirs sur les scuds à répétition des derniers mois. En effet, le départ de Julien pour Strong & Right, c’est la troisième cerise sur le gâteau fourré à l’arsenic.

« Comme convenu lors de notre dernière réunion, j’ai fait un topo de la situation. L’idée est de nous mettre en ordre de marche pour contre-attaquer !

– Tu proposes de creuser une tranchée dans la rue ? murmure Paul, sarcastique.

– Paul, c’est bon, ça ne fait rire personne, intervient Matthieu.

– Il faut agir sur différents fronts : clients, international, collaborateurs, facturation. Xavier Bielle, un de nos plus anciens clients, vient de confier son introduction en bourse à Strong & Right sous prétexte qu’ils sont présents à New York et pas nous, poursuit Charles.

– Ben c’est vrai que pour une introduction en bourse au Nasdaq, ce n’est pas con comme idée que de prendre un cabinet présent aux US… murmure Paul.

– Depuis le temps que je dis qu’il faut qu’on ouvre à New York. Si on était moins frileux, si on m’écoutait un peu plus… dit Matthieu, exaspéré. Il est stoppé dans son élan par les regards noirs de ses associés. Charles ne se démonte pas et continue.

– Autre mauvaise nouvelle, les Américains sont en train de faire passer sous leur bannière notre bureau d’Abidjan. C’est un coup dur pour nous. La banque africaine de développement y a rétabli son siège, le pays est ouvert aux membres de la zone OHADA. De plus en plus d’opérateurs mondiaux s’installent en Côte d’Ivoire. Et pour couronner le tout, la rumeur court que ce serait un ancien Premier ministre qui le dirigerait.

– On parle du père d’Oscar Siaka ? Parce que là on t’a bien écouté, et embaucher son fils ne nous a pas protégés de ses visées sur le bureau d’Abidjan, sourit Paul. Si on passe au chapitre “fuite des collaborateurs”, je suis inquiet pour Caroline, elle risque de suivre Julien. On fait quoi ? Parce qu’une invitation à déjeuner et un bouquet de fleurs, ça risque de ne pas suffire pour la retenir.

– On te voit venir, enchaîne Matthieu. Caroline, c’est ta chouchoute. Tu vas nous forcer la main pour la mettre sur la liste des associés. Dans les circonstances actuelles, on ne peut pas en nommer deux et on l’a promis à Fabrice. On pourrait lui proposer le titre de counsel ? C’est l’étape juste avant l’association.

– Ou la voie de garage ? Si tu es aussi certain de cette étape essentielle, propose-la donc à Fabrice ! répond Paul en levant les yeux au ciel.

S’ensuit une discussion sans fin sur l’idée d’envoyer un communiqué de presse pour contrecarrer celui que ne manqueront pas d’envoyer les Américains pour annoncer l’arrivée de Julien. Mais que mettre dans ce communiqué ? Paul propose d’en profiter pour annoncer l’association de Caroline, et sa participation au Comex. En ajoutant qu’une femme dans cette assemblée exclusivement composée d’hommes ne ferait pas de mal. Matthieu grimace. Paul vient de marquer un point pour pousser sa candidate. Il se dit que c’est mal barré pour la mission « pot de départ de Julien » que lui a confiée Caroline. Mettre le sujet sur la table maintenant, c’est prendre le risque de transformer son médecin traitant en médecin légiste.