Voici le cinquième épisode, en accès libre, de notre nouvelle fiction, à retrouver chaque trimestre dans votre magazine, sur la vie quotidienne au sein du cabinet d’affaires parisien Saint-Ferdinand de la Popie, écrite par Floriane Bass, et illustrée par la talentueuse Maître Et Talons. 

Si vous avez manqué l’épisode précédent, la séance de rattrapage se déroule ici : 

Où l’on fait connaissance de la famille fondatrice de Saint-Ferdinand-de-La-Popie : Jean, le patriarche, Matthieu, son fils, Paul, son neveu, associés du cabinet. Caroline est une jeune et brillante collaboratrice. « Ocean’s Eleven » est le surnom donné au Comex du cabinet. Le cabinet américain Strong & Right vient d’ouvrir un bureau à Paris dirigé par Kate Kumari. À la demande de Jean, Paul a déjeuné avec elle pour connaître ses intentions.

Chapitre 5

19  mars 2018, 10 h 15

« Tic tic tic », les talons de Pauline, la standardiste, résonnent sur le parquet du couloir. Elle passe la tête dans l’entrebâillement de la porte du bureau de Caroline. « Caro, y’a Didier à la compta », annonce-t-elle sur un air entendu en poursuivant sa route, pressée. Elles croisent Julien, le plus jeune des associés, « Didier est à la compta ». Caroline et Julien arrivent dans la pièce « des machines ». Paul est déjà là. Caroline se penche vers lui et lui glisse à l’oreille : « On a loupé quelque chose ? »

Didier est le réparateur légendaire des photocopieuses du cabinet, il arbore chemisette blanche, cravate lacet, mocassins marron. Un Bic quatre couleurs dans la poche de la chemisette et l’énorme porte-clefs à la ceinture. « Ah ! Il a encore fait des siennes notre président ! C’est ce que je disais à ma femme ce matin : avec Macaron, c’est pas de la tarte ! » Et là, Didier devient tout rouge, il s’étouffe littéralement de rire, il rit de ses propres blagues à en tousser, cracher, pleurer, la main droite jusqu’au coude dans le photocopieur et la gauche sur le porte-clefs. « Il faut bien se détendre un peu… Je ne sais pas si je vous ai déjà raconté, mais mon père qui était charcutier avait l’habitude de dire à ses clients : il faut venir chez le charcutier pour s’en payer une bonne tranche ! » Caroline, Paul et Julien, qui ont prononcé en play-back la phrase de Didier, lui adressent un sourire plein d’affection.

Lundi 19  mars 2018, 10 h 30

Julien, Caroline et Paul se retrouvent dans l’ascenseur. « Dis donc, c’était comment ta mission – déjeuner et visite de The place to be de vendredi ? », demande Caroline à Paul. Paul fronce les sourcils. Il ne veut clairement pas aborder le sujet devant Julien.

Captivé par son smartphone, Julien ne relève même pas. « Vous avez vu le scandale Libor ? C’est dingue cette histoire. J’envie les avocats qui vont bosser sur l’affaire. Pas vous ? » Paul saute sur l’occasion de changer de conversation et répond brutalement : « Pas du tout. Ce genre de dossier hyper glissant, très peu pour moi. Personne n’en sort jamais indemne. Clairement, la moitié des cabinets vont se jeter dessus. Mais pouvoir se regarder dans la glace le matin suppose parfois de renoncer à certains dossiers et aux honoraires qui vont avec. » Caroline et Julien regardent Paul et sont tous deux surpris par cette réaction aussi abrupte que sèche, en décalage avec son flegme habituel. Les deux ne savent pas qu’un signal d’alarme est en train de clignoter dans son cerveau. Il est à nouveau à New York, 11 septembre 2001, dans cette cage d’escalier noire et enfumée avec Kate Kumari. Les confidences ressurgissent comme une bombe à retardement.

Lundi 19  mars 2018, 13 h 30

Quand les avocats de Saint Fer de Pop installés sur la terrasse de Chez Lulu voient passer Matthieu et Paul sans entrer, les coups d’œil entendus se croisent. Il y a de la conversation confidentielle ou un règlement de compte dans l’air. Et ça ne peut pas se passer Chez Lulu. Sinon, dans les dix minutes, tout le cabinet est au courant.

«  On les suit ? demande Caroline à Agathe Beaurepaire.

– Mais ça va pas ? ! T’es sérieuse ? »

Caroline éclate de rire. Elle adore faire marcher Agathe.

« Je rigolais, mais on sent quand même comme des turbulences, tu ne trouves pas ?

– J’en sais rien. Saint Fer de la Pop n’est pas une boîte du CAC 40, la communication est la dernière roue du carrosse. C’est avec la communication qu’on communique le moins. Je dois y aller, je suis en plein dans les soumissions aux guides pour les classements, un vrai cauchemar. »

Caroline sait très bien de quoi parle son amie. Les guides, c’est LA mission la plus risquée pour tous les communicants dans les cabinets. Les avocats sont appréciés sur le nombre, la valeur et le prestige des opérations qu’ils ont conseillées. Et sur les interviews de leurs clients favoris. Mais parfois, ces derniers trouvent que les notes d’honoraires sont suffisantes pour exprimer leur gratitude. Vanter les qualités de leurs conseils auprès des responsables de ces sacro-saints classements ne fait pas partie de leurs priorités. Finalement, soit les résultats sont bons et Agathe n’y est pour rien : c’est la reconnaissance manifeste du talent flagrant de l’associé par les journalistes. Soit ils sont mauvais et c’est Agathe qui a mal fait son job.

« Elle te suffit la liste des opérations M&A que je t’ai faite passer ? lui demande Caroline.

« C’est parfait, merci. Mais le problème est toujours le même. Je suis coincée entre les rédacteurs qui ne veulent pas une liste interminable et les associés qui veulent que l’on transmette une liste exhaustive de toutes leurs opérations depuis qu’ils ont passé le barreau. »

Agathe n’ose pas dire à Caroline que Gérard Bernardin lui a demandé de rayer le nom de ses associés sur plusieurs deals en lui précisant avec un air entendu : « Ça reste entre nous ! J’ai facturé bien plus qu’eux sur ces dossiers, ça reflète donc la réalité. » Un bon classement, ça n’a pas de prix. Ça renforce votre valeur sur le mercato du marché florissant des associés des cabinets d’avocats d’affaires.

La place d’Agathe ne reste pas longtemps vacante. Julien dit au revoir à son collaborateur avec qui il déjeunait à la table d’à côté. Il vient s’asseoir en face de Caroline avec son café. Elle le regarde tourner sa cuillère dans sa tasse pendant de longues minutes sans dire un mot. Bien décidée à ne pas faire le premier pas d’une conversation dont elle connaît déjà le sujet. Il va lui parler de Paul et du Libor, elle en est certaine. Julien se décide. « Tu as vu la réaction de Paul ce matin dans l’ascenseur quand j’ai parlé du dossier Libor ? Ce cabinet et ses associés sont décidément trop frileux, on pourrait avoir un peu plus d’ambition. Nos nouveaux voisins américains se poseraient moins de questions. Je sais que Paul est ton chouchou. Mais franchement, tu en penses quoi ? » Caroline joue l’évitement : « Paul a sûrement ses raisons. Et puis, je te rappelle que je ne suis pas associée. Tu fais partie des décideurs, pas moi. » Julien sourit, se lève pour rentrer au cabinet. Caroline lui a donné une idée. Il est bien décidé à mettre l’affaire LIBOR à l’ordre du jour de la prochaine réunion d’Ocean’s Eleven.

Lundi 19  mars 2018, 13 h 45

Les deux cousins se retrouvent dans un restaurant moins fréquenté et demandent à être installés dans le petit salon privé. L’ambiance n’est pas au beau fixe. Matthieu, tout en faisant semblant d’être concentré sur la carte, lance à Paul.

« Alors ?

– Alors, quoi ? Tu veux qu’on parle de ta nouvelle recrue, le jeune Oscar ? répond Paul avec un sourire en coin.

– Oscar ? C’est Caroline qui le gère. Ce n’est pas pour son cursus que j’ai forcé l’embauche, si tu vois ce que je veux dire.

– Dis-toi bien, Matthieu, que je vois toujours ce que tu veux dire.

– Donc, tu sais parfaitement de quoi je veux qu’on parle. Ton tête-à-tête avec l’Américaine que tu connais si bien, semble-t-il.

– J’ai passé un très bon moment. Excellent restaurant. Charmante compagnie. Kate m’a même fait visiter leurs bureaux. Assez impressionnant. Vue imprenable sur nos locaux. Notamment sur le bureau de Jean, je vous ai même vus dans une conversation très animée.

– Si elle se contente de la vue sur nos locaux et n’essaye pas d’aller plus loin…

– Plus loin ? C’est-à-dire ?

– Ils veulent nous bouffer ou pas ?

– Tu n’imagines tout de même pas que c’est en deux heures de déjeuner qu’elle allait me faire une proposition de fusion ?

– Tout ça pour ça. J’aurais été plus efficace.

– Je te trouve très agressif. Elle te fait peur ?

– C’est plutôt toi qui devrais trembler. Avec ce que tu factures par an, s’ils nous bouffent, ils vont te coller « local partner », ou pire encore « counsel en charge du knowledge ». Ça risque de te faire drôle !

– Et toi, tu vas pouvoir t’asseoir sur ta politique « je chope n’importe quel client à 20K € d’honoraires », quitte à nous coller un méga conflit d’intérêts, parce que tu as conseillé la filiale de la filiale d’un grand groupe. La gestion de conflits d’intérêts chez Strong & Right est un peu plus rigoureuse que chez nous. Si ton client ne rentre pas dans la liste d’or, tu ne le prends pas. Ça ferait baisser ton chiffre d’affaires et la rémunération qui va avec. Sans parler de tous les dossiers que tu rapportes, mais que tu es bien incapable de traiter. Tu sais juste t’entourer de gens qui vont faire le job à ta place sans même leur en être reconnaissant.

– C’est comme pour les femmes. Ce qui m’intéresse c’est la conquête.

– … Et Clotilde, elle en dit quoi ?

– Je ne vois pas ce que ma femme vient faire dans la conversation. N’essaye pas de changer de sujet. Tu connais leur système de rémunération ?

– Un lockstep pur sans compromis. On est très loin des calculs de Jean basés sur un algorithme connu de lui seul. »