Affectio societatis – Chapitre 10

Paru dans La Lettre des Juristes d'Affaires n°62 - septembre/octobre 2019
Par Floriane Bass - Dessins : Maître & Talons

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Voici le dixième épisode, en accès libre, de notre nouvelle fiction, à retrouver chaque trimestre dans votre magazine, sur la vie quotidienne au sein du cabinet d’affaires parisien Saint-Ferdinand de la Popie, écrite par Floriane Bass, et illustrée par la talentueuse Maître Et Talons. 

Si vous avez manqué l’épisode précédent, la séance de rattrapage se déroule ici.

Où l’on fait connaissance de la famille fondatrice du cabinet Saint-Ferdinand-de-La-Popie : Jean, le patriarche, Matthieu, son fils, Paul, son neveu, associés du cabinet. Caroline est une brillante avocate nommée associée récemment. Le cabinet américain Strong & Right dirigé par Kate Kumari s’est implanté à Paris. La fusion des deux cabinets est officielle et déclarée à la suite d’une fuite inopinée. Ses projets de gouvernance sont moins clairs et risquent de donner lieu à des querelles intestines loin de l’esprit confraternel.

Le vendredi 21 septembre, 8 h

C’est une réunion au sommet qui rassemble les dix associés qui comptent dans la salle Alfred Nobel. Rarement ils n’ont été aussi matinaux. Agathe n’est pas encore là. Sa mission du jour en tant que directrice de la communication est de rester postée devant le kiosque à journaux en attendant la livraison des Échos. Autour de la table, tous les associés guettent aussi fébrilement l’arrivée dans leur boîte mail de la dernière édition de la LJA.

À la suite de l’interview qui leur a été accordée deux jours plus tôt, ni Agnès Jardin (Les Échos) ni Joséphine Prébelle (LJA), au titre de la liberté de la presse, n’ont voulu faire relire leur papier avant parution. Le suspense reste entier. Ces deux articles vont donner le ton de la tendance du marché.

Le vendredi 21 septembre, 8 h 15

Agathe les rejoint essoufflée et chargée de dix exemplaires des Échos. Matthieu lui en arrache un : « Mais qu’est-ce que tu foutais, c’est toi qui étais sur les rotatives ? » Paul lui a répondu sur le même ton : « Calme-toi, c’est ta meilleure amie qui a écrit l’article, tu devrais être serein. On va se détendre, j’offre l’apéro chez Lulu au premier qui trouve l’article. »

S’ensuit un énorme brouhaha d’agitation échevelée, de froissements de papiers interrompu par une rafale hystérique : « Page 17, page 17, page 17, page 17, page 17, page 17 ! ». Puis un silence rapidement interrompu par une nouvelle alerte « “LJA” dans vos mails, LJA” dans vos mails, LJA” dans vos mails ! »

Sur la fameuse page 17, un gros titre introduit l’article qui occupe plus d’une demi-page : « Strong & Right s’offre Saint-Fer-de-La-Popie. »

– On avait dit rapprochement entre égaux ! Ça commence bien !! Je ne comprendrais jamais les journalistes. On leur dit un truc et elles écrivent le contraire. Et ça titre quoi dans la LJA ? s’étrangle Matthieu.

– « Quand les Américains épousent les Français, que trouvent-ils dans la corbeille de la mariée ? » annonce Agathe à haute voix.

– De mieux en mieux, ça sous-entend quoi ? À quoi fait-elle allusion ?

– Joséphine avait été assez énervée qu’on ne veuille pas lui donner notre chiffre d’affaires pour son classement. Et comme ce n’est pas quand il augmente qu’on refuse de le communiquer, elle en déduit qu’il a baissé, donc elle émet des doutes sur la corbeille de la mariée.

Les deux articles reviennent sur les histoires des deux cabinets, leurs présences dans le monde et les synergies de leur groupe de pratique. « Ce nouvel acteur va tenter de conjuguer mondialisation et establishment à la française. » Strong & Right est décrit comme l’archétype des White-shoe firm, firmes américaines créées et dirigées par des Wasp (White Anglo-Saxon Protestant) basées à New York ou Boston qui comptent plus d’un siècle d’existence. Kate Kumari a impressionné les deux journalistes et les éloges pleuvent sur cette réussite féminine dans un monde encore très réservé aux mâles blancs de plus de 50 ans. Les papiers soulignent toutefois que les questions les plus épineuses relatives à la rémunération des associés, aux conflits d’intérêts et au futur management des grands pôles de compétences ont été habilement esquivées. Et cerise sur le gâteau, il est précisé que la gouvernance du cabinet va sans doute faire l’objet d’une compétition entre les deux cousins.

– Quand je vois des articles pareils sortir, je me demande vraiment à quoi tu sers Agathe ! hurle Matthieu.

– Tu as raison, c’est inadmissible ! Mais où est passé le bon vieux temps de la Pravda et de l’ORTF ! s’amuse Paul de voir son cousin au bord de la crise de nerfs.

Le vendredi 21 septembre, 10 h

Il n’y a pas que dans la salle Alfred Nobel qu’il y a des réunions au sommet. Un rassemblement clandestin à la machine à café du quatrième étage réunit une demi-douzaine de jeunes collaborateurs dont Oscar. Ils commentent le match depuis le banc de touche. Ombeline, l’assistante de Matthieu, est également de la partie. Ici aussi, Les Échos et la LJA passent de main en main. Chacun y va de son interprétation de ce qui peut bien se dire dans l’antre des dieux.

– Faut peut-être qu’on retourne bosser ? lance l’un d’entre eux.

– Pour une fois, qu’on n’a personne sur le dos pour nous coller la pression, on va en profiter deux minutes.

– Profitez-en parce que quand les Américains seront bel et bien aux manettes, la machine à enregistrer nos timesheet va repérer tout de suite nos heures pause-café, annonce Oscar.

– C’est vrai que tu as bossé chez Strong & Right à New York. Il paraît même que les ordinateurs ne se ferment pas tant qu’on n’a pas enregistré minimum 10 h dans la journée. C’est vrai ?

– Si tu pousses à 25, c’est mieux !

– Mais c’est pas possible, y a que 24 heures dans une journée ! s’affole un jeune stagiaire.

– Mais quand tu as pensé à ton dossier sous ta douche, tu as le droit d’enregistrer une première heure à la minute même où tu t’assois à ton bureau. Au milieu d’un auditoire captivé et captif, Oscar ne se gêne pas pour en rajouter quitte à inventer. Je ne sais pas s’ils vont le mettre en place à Paris mais à New York, le badge était lui aussi connecté à l’enregistrement des heures. Si tu n’avais pas assez facturé, tu ne pouvais pas sortir du bureau.

Entre la fascination et l’affolement, ils boivent tous les paroles d’Oscar sans réussir à identifier ce qui relève de la légende et de la réalité qui les attend peut-être.

– Vous ne voyez pas qu’il vous raconte n’importe quoi ? s’esclaffe Ombeline

– J’exagère un peu. De ton côté, tu vas moins rigoler quand tu vas devoir rentrer tous les contacts de ton boss dans la base de données générale. Chez les Américains au lockstep, on partage tout et surtout ses clients !

– J’imagine la tête de Matthieu. Ça ne va pas être possible. Ses clients, c’est comme sa brosse à dents, il ne partage pas ! Mais comme ça va être lui le big boss, il fera bien ce qu’il voudra.

– Ça, c’est ce que tu crois, la rumeur dit que Paul est bien plus proche de la belle Kate. Il a aussi toutes ses chances. Et puis, lui il partage. Non seulement ses clients mais aussi son savoir et ses compétences. Ça peut lui rapporter un paquet de voix.

Le vendredi 21 septembre, 10 h 30

La discussion s’arrête net quand Christiane déboule avec un air catastrophé. Les jeunes avocats s’éparpillent comme une volée de moineaux.

– Ombeline, j’ai besoin de vous. Je n’ai pas les codes pour le blog de cette langue de vipère de Mumm mais le titre ne présage rien de bon. Avant d’interrompre la réunion des associés, il faut qu’on sache ce qu’elle nous a pondu aujourd’hui.

Christiane a bien raison de s’inquiéter. Une troisième journaliste a décidé de s’inviter dans le débat. C’est la gossip girl du petit monde des cabinets d’avocats qui agit sous le pseudonyme de Mumm. Elle balance sans aucun complexe, tout ce qu’on lui confie dans les bars des plus prestigieux hôtels de la capitale et les cocktails mondains. Et l’affaire Strong & Right / Saint-Fer-de-La-Popie, c’est son pain béni du jour.

« Oncle Sam se tape Marianne - Le si chic cabinet antédiluvien Saint-Ferdinand-de-La-Popie, vient de succomber aux assauts de l’américain Strong & Right. Marcel, le créateur, doit se retourner dans son très élégant caveau familial à colonnes. Et ils ont envoyé qui les Ricains pour pilonner les Frenchies ? Une fille ! Et pas n’importe laquelle… De celles que le diable se dit quand elle pose un pied par terre le matin, merde, elle est debout ! Depuis son AVC, Jean, le patriarche, avait certes quelque peu perdu de sa superbe, mais aurait-il également perdu le sens commun ? Comment a-t-il pu céder son héritage sans penser une seconde à le transmettre au fiston qui trépigne depuis des années pour être calife à la place du calife ? Tu vois Matthieu, j’ai beau ne pas t’aimer beaucoup j’ai quand même les boules pour toi. Te faire griller au poteau par ton cousin Paul avec tout le mal que tu t’es donné sur les parcours de golf et dans les pince-fesses mondains, il n’y a pas de justice ! Sans parler de ton chiffre d’affaires qui est en chute libre depuis plus d’un an. Ça ne va pas plaire à Strong & Right. Strong, très Strong pour avoir fait plier un des fleurons du barreau français, mais pas si Right que ça, je n’en dirai pas plus aujourd’hui… »