Nicola Bonucci a rejoint l’OCDE en 1993 et en pilote la direction juridique depuis 2005. Il a su s’imposer comme un interlocuteur de choix auprès des entreprises en matière de lutte contre la corruption. Portrait.

On le trouve dans le couloir avec une collaboratrice, en train de planifier une réunion sur l’adhésion de la Colombie à la Convention de l’OCDE. Il croque dans une pomme et lève la tête. « Je suis à vous tout de suite. » La poignée de main est ferme, le sourire franc. « Venez, allons dans mon bureau. » Dans son antre, sous les toits du château de la Muette, siège de l’organisation internationale à Paris, de grandes piles de dossiers et beaucoup de photos de famille. Il s’installe à la table de réunion et d’emblée croise les mains derrière la tête, prêt à se raconter. Sans fard ni fioritures, il va livrer l’histoire d’un homme qui aurait tout aussi bien pu se retrouver ailleurs, tant sa vie paraît avoir davantage été dictée par une série de hasards heureux que par une ambition débordante.

Parmi toutes ses missions, une lui tient particulièrement à cœur : la lutte anticorruption. Mission dans laquelle il s’est investi au-delà même de ses attributions, au point de devenir l’interlocuteur privilégié des entreprises.

Arrivé à l’OCDE en 1993 parce qu’il lui fallait rallier Paris pour se rapprocher de sa femme sur le point d’accoucher, le Franco-Italien Nicola Bonucci est vite devenu un rouage essentiel de l’organisation alors en pleine croissance. D’abord promu directeur juridique adjoint en 2000, il deviendra directeur juridique au départ de David Small cinq ans plus tard. Un directeur juridique qui, de son propre aveu, se considère plus comme un juriste d’entreprise que comme un juriste d’administration. « Notre secrétaire général veut faire bouger les lignes, dit-il. Ce qui implique d’être à la fois créatif pour faire avancer les dossiers et ferme quand il faut dire non. » Parmi toutes ses missions, une lui tient particulièrement à cœur : la lutte anticorruption. Mission dans laquelle il s’est investi au-delà même de ses attributions, au point de devenir l’interlocuteur privilégié des entreprises.

De Milan à Paris

Né en 1957 à Milan, d’un père italien et d’une mère française, Nicola Bonucci a passé les quatorze premières années de sa vie à une soixantaine de kilomètres de Venise. Quand son père, en 1974, est engagé par une société américaine d’import-export, la famille manque de partir vivre aux États-Unis. Mais le siège de la société est à Tulsa, dans l’Oklahoma. Ce qui ne réjouit guère la mère, qui oppose son veto. « Elle y est allée et en revenant, elle a dit : pas question. » Houston est ensuite envisagé. Puis Genève ou Zurich. Sauf que « les autorités helvétiques voulaient bien mon père mais pas du reste de la famille, raconte Nicola Bonucci. Alors ma mère a dit : ça suffit, on va en France. »

« J’avais un oncle avocat et un grand-père huissier de justice. Je crois que secrètement, ma mère se disait : il ira travailler avec l’un ou avec l’autre. »

Et voilà le petit provincial italien s’installant finalement à Paris. On l’inscrit à l’École Bilingue. « C’était moins friqué qu’aujourd’hui, précise-t-il, et beaucoup plus international. » Une ambiance post-soixante-huitarde qui jure avec l’enseignement traditionnel qu’il avait connu en Italie. Lui qui, l’année précédente, devait se lever à l’entrée des professeurs peut maintenant les tutoyer. Puis vient l’année du bac et la question inévitable : que faire après ? « Je penchais pour histoire, mais ma mère m’a dit : l’histoire ça ne sert à rien. » Dont acte. « J’avais un oncle avocat et un grand-père huissier de justice. Je crois que secrètement, ma mère se disait : il ira travailler avec l’un ou avec l’autre. » Nicola cède aux arguments de maman et passe les deux premières années à « s’emmerder ». Au point qu’en deuxième année, raconte-t-il, « un copain et moi avons développé une activité importante : la fréquentation assidue des salles de cinéma ». Ils passent des nuits entières à enchaîner les films dans les salles qui, à l’époque, proposaient ça. Certaines semaines, ils ont vu tout ce qui passe à Paris… « Ceci s’est finalement traduit par le fait qu’on a redoublé tous les deux », s’amuse-t-il.

La révélation

Un an plus tard, en troisième année, c’est la révélation. « J’ai découvert le droit international et voilà. Je me suis dit : ça, j’aime. » Il s’inscrit en DEA de droit public option droit international. Mais « ma mère disait : le droit international, ça ne mène à rien ». Si bien qu’il enchaîne sur un DESS d’administration internationale, à Paris II cette fois. Et commence à réfléchir à une carrière, hésite entre l’enseignement et les organisations internationales. Se dit qu’il faut, de toute façon, qu’il améliore son anglais. Alors, le service militaire achevé, Nicola Bonucci part pour Londres, sur le campus britannique de Notre Dame, une université de l’Indiana. « Pour un Master of international and comparative law », précise-t-il avec, tout d’un coup, un fort accent italien.

Un professeur de droit international belge, Hans Van Houtte de la KUL, l’université flamande de Louvain, lui glisse un jour au détour d’une phrase qu’il cherche un assistant. Nicola Bonucci postule. Il est recruté mais apprend qu’il va devoir enseigner en anglais car, depuis 1968, il y a eu scission au sein de l’université belge et les Flamands refusent désormais que les cours leur soient dispensés en français. Au dernier moment, cependant, Hans Van Houtte l’y autorise. « Tu n’as rien à voir avec nos histoires, lui dit-il. Enseigne dans ta langue. » Nicola Bonucci, alors âgé de 27 ans, entre dans le grand amphi pour son premier cours de droit international public et, devant deux cents étudiants, prononce d’abord les quelques mots de flamand qu’il connaît avant d’enchaîner en français. « Et là, tout le monde se met à taper sur la table », raconte-t-il, joignant le geste à la parole, les deux paumes à plat sur le plateau devant lui. Il en garde visiblement un grand souvenir.

De la FAO à l’OCDE

Son année à Louvain sera sa seule expérience de l’enseignement. En mars 1988, il apprend que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) recrute. Il file à Rome pour un entretien, et s’y installe dès la fin de l’année universitaire. Jusqu’à son départ pour l’OCDE en 1993, il officiera au bureau “droit et développement” et s’y occupera plus précisément de droit de la pêche. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer a été adoptée en 1982 à Montego Bay, il y a du pain sur la planche. « C’est une époque où j’ai beaucoup bourlingué dans toute l’Afrique francophone, dit-il. Avec des épisodes parfois rocambolesques. »

Mais à Rome, il a fait la connaissance de sa future femme, une historienne française spécialiste de l’Italie, qu’il épouse en septembre 1992. D’abord, c’est elle qui fait la navette entre la France et l’Italie. Puis « tout est allé très vite ». Quand elle tombe enceinte, Nicola Bonucci décide de chercher un poste à Paris. « Je voulais rester dans le milieu des organisations internationales », raconte-t-il. Et à Paris, le choix en la matière n’est pas bien grand. L’Unesco ? « Bof ». L’agence spatiale européenne ? « Pourquoi pas, mais il n’y avait pas de poste. » En revanche, il apprend par une amie qu’un poste est à pourvoir à la direction juridique de l’OCDE.

Il quitte la FAO le 6 octobre 1993, prend le week-end pour déménager, rejoint les équipes de l’OCDE le 11, et son fils naît cinq jours plus tard. « En dix jours, j’ai changé de pays, de boulot et de statut, sourit-il. En quelques semaines, j’ai perdu quatre ou six kilos sans faire de sport. »

Fer de lance de la lutte contre la corruption

En 1993, la direction juridique de l’OCDE ne compte que huit juristes, contre dix-neuf aujourd’hui, et son portefeuille d’activités est alors beaucoup plus restreint. « J’ai été le premier juriste recruté pour s’occuper d’autre chose que de droit interne stricto-sensu. » Sa mission : travailler avec les directions “de substance”. Comprenez : sur les sujets de fond. « En vingt-cinq ans, le travail normatif de l’organisation s’est beaucoup développé », remarque-t-il. Un virage amorcé à l’époque de Christian Schricke, prolongé par David Small, et que Nicola Bonucci a développé encore davantage.

« J’ai développé beaucoup de relations avec les juristes d’entreprise, dit-il. Je n’ai jamais travaillé dans une entreprise, alors je voulais comprendre. »

À titre personnel, il se passionne d’emblée pour les problématiques de lutte contre la corruption. Après l’entrée en vigueur de la convention de l’OCDE en 1999, il prend son bâton de pèlerin et va prêcher la bonne parole partout où c’est nécessaire, engager le dialogue avec les entreprises. « J’ai développé beaucoup de relations avec les juristes d’entreprise, dit-il. Je n’ai jamais travaillé dans une entreprise, alors je voulais comprendre. » Et ses interlocuteurs lui en savent gré. « Il a des qualités d’écoute assez exceptionnelles, remarque Dominique Lamoureux, directeur éthique et responsabilité d’entreprise chez Thales. Ces sujets complexes et sensibles méritent beaucoup d’échanges et d’intelligence collective, nous vivons une révolution extraordinaire où ce qui était toléré il y a encore quelques années ne l’est plus, et Nicola est un acteur majeur de ce mouvement. » Et Philippe Montigny, directeur général d’Ethic Intelligence, de renchérir : « Si la compétence de l’OCDE en la matière est reconnue par les entreprises, on le lui doit. »

Nicola Bonucci est le représentant de l’organisation dans le groupe de travail anticorruption du G20. Et il a présidé pendant deux ans le comité anticorruption de l’International Bar Association (IBA), dans lequel il est toujours investi. C’est dans ce cadre-là que l’avocat Stéphane Bonifaci l’a connu : « Nicola essaie inlassablement de faire passer ses messages, dit-il, avec une bonne intelligence des rapports de force, sans jamais faire sentir une quelconque supériorité liée à son appartenance à une institution absolument centrale sur le sujet. » Depuis quelque temps, Nicola Bonucci mène aussi, entre autres, une réflexion avec un groupe d’entreprises sur la meilleure prise en compte des problématiques de corruption dans les due diligences lors des fusions et acquisitions.

Fiscalité, cyber sécurité…

Autre grand chantier de l’OCDE : la fiscalité. Avec Pascal Saint-Amans, le directeur du centre de politique et d’administration fiscales, Nicola Bonucci a œuvré à la mise en place du Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales. « C’est l’OCDE qui a fait évoluer l’architecture internationale en matière de taxation après la crise financière », se félicite-t-il. Et Pascal Saint-Amans de louer ses qualités humaines et professionnelles : « Il n’est pas complaisant, il ne fait pas la cour, il est intègre, tout en étant pragmatique, réaliste. »

D’autres sujets sont en train de prendre de l’ampleur au sein de l’OCDE, parmi lesquels la cyber sécurité. « Cette organisation évolue tout le temps parce que le monde évolue, s’enthousiasme Nicola Bonucci. C’est passionnant. » Une pause. « Les organisations internationales sont souvent vues comme peu efficaces car on n’est pas dans la réaction du moment, remarque-t-il. C’est vrai, nous sommes plutôt un animal qui rumine, mais ça a aussi ses avantages : la digestion est de meilleure qualité. Ce qui s’est passé dans le monde depuis un an et demi nous montre que l’avenir est encore plus difficile à prévoir qu’on ne le croyait. Et l’OCDE peut aussi aider, je crois, à assurer un cap et une continuité malgré les aléas. »

 

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