La consolidation du marché juridique français : une urgence !

Paru dans La Lettre des Juristes d’Affaires, N° 1308 du 26/06/2017, par Patrick Bignon, associé, Bignon De Keyser

Alors qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’heure est à la consolidation du marché juridique, l’activité fusions-acquisitions de cabinets d’avocats est comparativement plutôt atone en Europe continentale : on y observe très peu d’opérations de consolidation et les spin-off restent fréquents. C’est notamment le cas du marché français, qui demeure très fragmenté : les cabinets d’avocats d’affaires y sont de taille relativement petite et ceux de taille significative sont rares, les créations de cabinets sont nombreuses et les boutiques continuent de se multiplier. Or, on est en droit de se demander si cette configuration n’a pas atteint ses limites à l’heure où de nombreux facteurs s’avèrent propices à une consolidation du marché.

À commencer par la tendance des clients à réduire le nombre de leurs prestataires, privilégiant les offres de services plus complètes, proposées par des cabinets plus importants dont ils attendent une qualité de service irréprochable. Face à ces nouvelles exigences, l’offre et les ressources limitées des petits cabinets d’avocats peuvent rapidement présenter un handicap. D’autant plus qu’il est devenu de plus en plus de difficile de se différencier dans un marché très fragmenté où, pour être visible, il faut être dans les premiers sur son segment. La taille devient alors un avantage compétitif.

Dans le même temps, les cabinets d’avocats doivent investir dans les nouvelles technologies, la communication et le business development, tout en allant chercher des relais de croissance à l’international… Or, plus on est petit et plus il est difficile de réunir les budgets nécessaires pour réaliser ces investissements. A contrario, alors que la croissance externe via les recrutements latéraux d’associés est difficile et peut coûter cher, la croissance externe via une fusion permet en principe d’augmenter sa taille critique plus rapidement. Enfin, dans un marché en transformation, parce qu’elle oblige ses acteurs à réfléchir à leur modèle et à leur organisation, une fusion peut être un bon moyen pour ces derniers de se réinventer.

Reste qu’en dépit d’une conjoncture de plus en plus favorable à une consolidation du marché, l’inhibition est encore très présente dans le marché juridique français ; il demeure, en effet, de nombreux freins, culturels et stratégiques, à un tel mouvement. Tout d’abord, il peut bien entendu s’agir de la volonté des associés qui ont fait le choix du cabinet de niche ou d’exercer au sein d’une petite ou moyenne structure « à taille humaine ».

Pour ceux qui, au contraire, souhaitent rapidement franchir des paliers de croissance, c’est maintenant, alors que la conjoncture économique devient plus favorable, le moment de prendre des risques. L’accord sur le projet, le partage de valeurs communes et le rapport à l’argent tel qu’exprimé par le système de rémunération seront les éléments clés à examiner au cours d’un travail préparatoire important pour minimiser ces risques dans toute décision de rapprochement.

On peut penser que les acteurs français les plus susceptibles de fusionner demain seront les cabinets multi-compétences et en particulier ceux créés depuis le début des années 2000. Ils rechercheront une taille critique plus importante pour se compléter et se renforcer. Ce sont eux qui vont amorcer la nécessaire consolidation du marché français et faire émerger les nouveaux champions français de demain.

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