par Charles-Henri Boeringer, counsel, concepteur d’une application sur les visites domiciliaires (CC Dawn Raids), et Xavier Petet, counsel, Clifford Chance
par Charles-Henri Boeringer, counsel, concepteur d’une application sur les visites domiciliaires (CC Dawn Raids), et Xavier Petet, counsel, Clifford Chance

Au sommet d’une carrière époustouflante, AlphaGo (créature de Google), champion du monde en titre du jeu de Go après avoir battu Lee Seedol, légende de la discipline, annonce son retrait de la compétition pour une retraite méritée. Chacun s’interroge sur la relève.
Les avocats, encore champions du marché du droit, craignent l’arrivée d’un acteur puissant, à l’intelligence artificielle disruptive et pourvue d’instincts divinatoires.

Les avocats font un métier d’information (le droit) et d’analyse (le conseil, la défense). Ils se trouvent au cœur de la tourmente technologique, là précisément où la machine tend à démontrer des capacités exponentielles (selon la loi de Moore). Et déjà, les acteurs du droit ont dû rendre les armes et abandonner certains segments sur lesquels les machines se trouvent incontestablement plus performantes et moins coûteuses. Sur le terrain de la data review, des recherches juridiques, de la production de documents juridiques standardisés et de l’analyse « prédictive » des chances de succès d’un contentieux, la machine progresse au-delà de nos limites.

Certes, les machines ne plaideront pas les dossiers, ni ne négocieront les transactions. Mais elles pourraient assécher en partie ce besoin, soit en prédisant l’avenir d’un contentieux, ce qui réduirait les velléités d’affrontement, soit en produisant automatiquement un contrat équilibré, qui rendrait superflu les longues nuits de négociations.

Le droit reste une matière vivante et les machines sont plus à l’aise sur les terrains balisés

Si l’intégration de technologies par les cabinets n’est pas une nouveauté, son accélération apparait indispensable. Les exigences accrues des clients (plus de valeur ajoutée pour moins de coûts) et l’urgence à leur apporter une solution adaptée, dans un contexte toujours plus concurrentiel (avocats « traditionnels », startups de legal-tech et autres apprentis juristes ubérisés) ne laissent aucun doute : il faut innover pour survivre. Et pour cela, réinventer un modèle permettant plus d’investissement dans les nouvelles technologies. La création de valeur par l’avocat de demain passe nécessairement par la mise en place de ces technologies dans sa chaîne de production et par une formation repensée.

C’est ce chemin qu’empruntent, pour l’heure timidement, les cabinets de la place, par la mise en place d’outils intelligents, de processus automatisés et de solutions d’externalisation. Mais il n’est pas ici question de substitution. Le droit reste une matière vivante et les machines sont plus à l’aise sur les terrains balisés. Les acteurs économiques ne souhaiteront pas nécessairement renoncer à ce qu’ils pourraient percevoir comme un avantage dans la négociation ou le contentieux – l’ascendant psychologique, le rapport de force, et toute autre externalité qu’ils sont seuls à percevoir – pour s’en remettre à une pure « rationalité » algorithmique. Et l’intégration de ces technologies va elle-même créer de nouvelles questions juridiques et procédurales que les machines ne pourront résoudre faute de précédent.

Le joueur de Go a encore une chance et pourquoi pas même son plus beau coup à jouer.